Mines de charbon, plus grande éolienne du monde : où en est la Chine de sa « transition » écologique ?
Propos recueillis par Rémi Noyon
Publié le , mis à jour le
Une photo de drone aérien prise le 23 octobre 2024 montre l’île écologique scientifique et technologique de Chengdu en construction dans la nouvelle zone de Tianfu, dans la province du Sichuan, dans le sud-ouest de la Chine. LIU KUN / XINHUA VIA AFP
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Entretien Alors que va bientôt s’ouvrir la COP29 à Bakou, en Azerbaïdjan, le chercheur Thibaud Voïta fait le point sur la trajectoire énergétique chinoise, à laquelle le monde est suspendu.
La Chine est-elle en train de passer son pic d’émissions de gaz à effet de serre ? C’est la thèse de quelques sinologues qui se fondent sur des statistiques encore trop fraîches pour être définitives. Depuis le milieu des années 2000, la Chine est devenue le pays le plus émetteur de CO₂ (sans rattraper la responsabilité historique de l’Europe et des Etats-Unis). Cette bascule serait une bonne nouvelle, toutefois très relative : les émissions restent élevées. Encore très consommatrice de charbon, la Chine – qui s’appuie sur le concept de « civilisation écologique » – aime vanter ses investissements massifs dans les renouvelables et la voiture électrique. Que penser de ce discours ? Nous avons posé la question au chercheur Thibaud Voïta, spécialiste de la trajectoire énergétique chinoise.
En 2020, Xi Jinping a annoncé que son pays passerait le pic des émissions réchauffantes au plus tard en 2030 et atteindrait la neutralité carbone en 2060. Sommes-nous sur la voie de cet objectif ?
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Thibaud Voïta C’est très difficile à dire. Certains experts pensent que la Chine a atteint son pic l’année dernière. Ses émissions de CO₂ ont très légèrement diminué au cours du deuxième trimestre 2024. C’est la première baisse depuis la pandémie de Covid-19. Il faudra encore attendre un peu pour savoir si cette tendance se confirme. Si c’est le cas, c’est bien sûr une bonne nouvelle – la Chine est responsable de 80 % de la croissance des émissions de CO₂ sur la dernière décennie –, mais il faudra la relativiser : les projections prévoient plutôt un long plateau à peine déclinant des énergies fossiles en Chine. Atteindre la neutralité carbone en 2060 sera un tour de force. Et le Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (Giec) insiste sur le fait que pour rester en dessous de +1,5 °C, cette neutralité devrait être atteinte en 2050, soit dix ans avant la date annoncée.
L’Agence internationale de l’Energie (AIE) souligne que la Chine mène la danse des énergies renouvelables tout en restant le pays le plus émetteur au monde. Comment expliquer cette double réalité ?
C’est le paradoxe, ou l’apparent paradoxe, chinois. Selon l’indicateur que l’on regarde, on peut alimenter les thèses les plus optimistes comme les plus pessimistes. La croissance des renouvelables est fulgurante. Le pays a atteint en juillet dernier, avec six ans d’avance, l’objectif de développement éolien et solaire qu’il s’était fixé pour 2030 ! Mais dans le même temps, et c’est l’autre face de la médaille, la Chine a ouvert de nouvelles centrales à charbon en 2023 (presque l’équivalent en puissance du parc nucléaire français), sa consommation de gaz naturel est en plein essor, et les fossiles représentent encore 82 % de son énergie. On pourrait résumer ce paradoxe en citant ces deux articles que j’ai lus dans ma revue de presse ce matin : la Chine est le principal émetteur du gaz HFC-23 dont le potentiel réchauffant est 14 800 fois supérieur au CO₂, mais elle est aussi désormais le pays qui héberge la plus grande éolienne au monde.
Ce paradoxe s’estompe si l’on suit les travaux de l’historien Jean-Baptiste Fressoz pour qui les énergies renouvelables viennent, hélas, pour le moment compléter les énergies fossiles plutôt que de s’y substituer…
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En Chine, l’accélération des renouvelables est tout de même plus rapide que celle du charbon et s’accompagne de politiques de ralentissement de la demande. Peut-être arrivera-t-il un moment où les renouvelables réussiront à absorber l’entièreté de la hausse de la demande. Ce qui est certain, c’est que la priorité du gouvernement chinois est la sécurité énergétique. A partir du milieu des années 1990, la Chine a commencé à importer du pétrole pour faire face à sa forte croissance. C’est une source d’inquiétude pour ses dirigeants, qui craignent que les Américains ne tentent de les étrangler. Le charbon est une énergie bon marché, abondante sur le territoire, facile à exploiter. Les centrales thermiques permettent de desserrer la dépendance de la Chine au pétrole, c’est ce qui explique l’appétence chinoise pour les voitures électriques. En 2030, 70 % des véhicules vendus devraient être munis d’une batterie. Ce qui va nécessiter d’accroître massivement la production électrique, le défi étant qu’elle soit décarbonée.
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Ces énergies renouvelables vont-elles permettre à la Chine de consolider son hégémonie ?
Nous avons maintenant deux « cultures » importantes en Chine, celle du charbon et celle des renouvelables. La première date du boom minier des années 1990 qui a enrichi des régions entières, permit l’ascension d’entreprises et d’individus, mais aussi nourri la spéculation. Désormais, les intérêts économiques dans les renouvelables sont aussi très puissants. Aujourd’hui, la capacité chinoise de fabrication de panneaux photovoltaïques est deux fois supérieure à la demande mondiale ! La Chine – qui dispose de ressources importantes en métaux rares – a inondé les marchés internationaux, laminé ses concurrents. Elle est aussi très en avance sur les véhicules électriques et la fabrication des batteries : les « gigafactories » que nous essayons péniblement d’installer en Europe produiront des batteries dont la technologie est déjà en train d’être dépassée. Récemment, le fabricant européen ACC – filiale de TotalEnergies, Mercedes et Stellantis – a même dû ralentir ses prévisions de développement et reporter des ouvertures d’usine… L’Europe est à la traîne et pourtant la stratégie chinoise était clairement énoncée dans les plans pluriannuels.
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Les politiques actuellement mises en place nous amènent vers un réchauffement global d’environ 3,1 °C en 2100, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement. Comment la Chine s’y prépare ?
La Chine est vulnérable au réchauffement climatique, tout comme aux dégâts écologiques. Elle a déjà dû faire face à la pollution de l’air – responsable selon l’OMS d’environ un million de morts par an – occasionnée par les particules fines rejetées par ses centrales et ses usines. La Chine est visiblement consciente des défis que représente l’adaptation au changement climatique et s’est dotée d’une stratégie nationale sur le sujet, qui a été mise à jour en 2022. Elle se focalise notamment sur la gestion des mécanismes de prévention de désastres naturels, sur des secteurs clés tels que l’agriculture ou l’eau, par exemple avec le concept de « ville éponge », et demande à chaque province de formuler son propre plan. Mais un monde à +3,1 °C rendrait de larges parties de la Chine invivables.
BIO EXPRESS
Thibaud Voïta est chercheur associé à l’IFRI et conseiller à l’Institut Jacques-Delors.