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Guerre en Iran : l’électrochoc tant attendu pour la transition énergétique européenne ?

Six semaines après le début de la guerre en Iran, un cessez-le-feu de deux semaines a été annoncé. Cette trêve nous donne l’occasion de faire un point d’étape quant aux réponses apportées jusqu’à présent par les 27 Etats membres de l’Union européenne (UE) pour faire face à l’augmentation des prix du pétrole et du gaz dans le cadre d’un tracker que nous publions. Bien que faiblement dépendante du Moyen-Orient pour ses approvisionnements en pétrole (~11%) et en Gaz Naturel Liquéfié (GNL) (~4%), l’UE n’en reste pas moins exposée aux conséquences du blocage du détroit d’Ormuz de par la prédominance (59%) des énergies fossiles au sein de sa consommation d’énergie finale (pétrole 37%, gaz 20%, charbon 2%).

Il ressort de notre tracker plusieurs enseignements :

 

 

Exception faite de la relâche stratégique de 92 millions de barils européens coordonnée par l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), les Etats ont en premier lieu opté pour une réponse nationale et non concertée, à l’image des solutions initialement déployées pourrépondre aux récents chocs exogènes (crise COVID, choc énergétique de 2021). Ainsi, 22 Etats membres parmi les 27 ont, jusqu’à présent, adopté des mesures afin de juguler les effets de la crise pour un ensemble de plus de 120 mesures répertoriées et un coût total estimé à plus de 9 milliards d’euros (9,2 milliards d’euros annoncés). A cela, il convient d’ajouter le surcoût induit par les importations d’énergies fossiles de l’ordre de 13 milliards d’euros depuis le début du conflit.  

Ces mesures présentent plusieurs caractéristiques.  

Premièrement, elles sont, pour la majorité d’entre elles, temporaires et non ciblées : 21 Etats ont adopté (parmi les 22 ayant mis en place des actions) ce types de mesures alors que seuls 11 d’entre eux ont mis en place des mesures ciblées.1 Ce faisant leur principal dénominateur commun tient du fait qu’elles contribuent à affaiblir le signal-prix que ce soit via une baisse de la fiscalité (15 Etats) spécifiquement pour les secteurs énergétiques au travers de baisses de TVA, d’accises ou reports de hausses de taxes ou un blocage des prix (9 Etats) qui inclut plafonnement quotidien, gel ou prix maximum du carburant. A cela, il convient de souligner que la plupart des Etats privilégient l’option consistant à apporter auprès de leurs populations respectives une réponse immédiate et visible au choc de prix, négligeant les conséquences à long-terme qu’elles engendrent, notamment le risque de créer une pénurie faute d’inciter à une réduction de la demande. Il s’agit là d’une approche court-termiste qui, en plus d’être extrêmement coûteuse pour les finances publiques des Etats (elles avaient représenté l’équivalent de 2,2% du PIB européen cumulé entre 2022 et 2024), repose sur l’hypothèse particulièrement incertaine d’une résolution rapide du conflit.  

 

« Bien que la mise en place d’un cessez-le-feu de deux semaines ait été actée, celui-ci ne doit pas susciter chez les décideurs politiques européens l’illusion d’une sécurité partiellement retrouvée, voir d’un retour à la normale » 

Alice Moscovici, Phuc-Vinh Nguyen – Institut Jacques Delors

 

En effet, le rétablissement de la circulation maritime devrait prendre une dizaine de jours, une temporalité à mettre en relation avec les quatorze jours de trêve négociés. De plus, plusieurs sources font état de l’éventuelle existence d’un droit de péage de l’ordre de 2 million de dollars applicable à chaque bateau transitant le détroit d’Ormuz. Selon nos premières estimations, un tel dispositif aurait pour conséquence de renchérir d’environ 2$ le prix d’un baril de pétrole transitant par Ormuz et de 0,5$/MMBtu le coût du transport de Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Pour autant, des informations plus récentes pointent quant à elles à un droit de péage qui pourrait être de 1$ le baril. Par ailleurs, selon les données de Kpler, 172 millions de barils de pétrole et produits pétroliers sont actuellement bloqués dans le Golfe. A contrario, en matière de GNL, l’approvisionnement restera contraint. En effet, au-delà des méthaniers qui disposaient d’une cargaison déjà chargée, la détente sur le marché du gaz dépendra de la capacité à rapidement réparer les dommages causés au site de production de Rass Laffan, plus grand site de liquéfaction de gaz mondial étant entendu que l’exploitant avait laissé entendre que cela pourrait prendre jusqu’à cinq ans.  A cela il convient d’ajouter que le droit de passage des cargaisons d’hydrocarbures reste jusqu’à démonstration du contraire, purement théorique et soumis à coordination avec l’Iran. En somme, les impacts sur les marchés de l’énergie liés au blocage du détroit d’Ormuz perdureront pour les mois à venir et ce, nonobstant les récentes évolutions, qui ont le mérite d’apporter une relâche en termes de pression sur les prix.  

A défaut de voir un scénario de retour à la normale se matérialiser prochainement, le risque serait alors que les dispositifs actuellement en place créer une certaine accoutumance parmi les consommateurs. En dépit des contraintes et conséquences budgétaires, les pouvoirs publics se retrouveraient alors fortement incités à maintenir les niveaux actuels de subventions sous peine d’être sanctionnés politiquement. En ce sens, notre tracker informe quant aux futures échéances électorales au sein des Etats membres sans pour autant identifier une corrélation entre ces dernières et l’ampleur des réponses apportées nationalement.  

Deuxièmement, il ressort une appétence partagée par de nombreux États (12) pour encadrer les marges réalisées par les acteurs du secteur, notamment pétrolier, ainsi que faire preuve d’une plus grande transparence envers les citoyens eu égard les mécanismes de formation de prix. En ce sens, cinq Etats se sont prononcés en faveur d’une taxation exceptionnelle des bénéfices des entreprises pétrolières et gazières, à l’image du règlement européen qui avait été adoptée en 2022 et qui prévoyait une contribution minimale de l’ordre de 33% des bénéfices dès lors que ces derniers dépassaient de plus de 20% leur moyenne réalisée sur les quatre années passées. Si un tel mécanisme venait à être mis en place, nous recommanderions alors d’utiliser exclusivement cet argent à des fins de transition énergétique. 

Troisièmement, en dépit des appels par la Commission ou l’AIE à la modération des consommations d’hydrocarbures aucun pays n’a réellement déployé ce type de mesures, en dépit des appels présents dans certains pays (Danemark, Luxembourg). Il est également notable que des mesures de rationnement sont d’ores et déjà en place en Slovénie et discutées en Italie. En l’état, le volet de la réduction volontaire et concertée de la demande à même de faire baisser la pression sur les prix reste complètement sous-exploité par les Etats membres. Enfin, seuls 3 pays (Croatie, Espagne, France) ont déployé des mesures en faveur de l’électrification des usages. 

Sur base de ces observations, nous formulons les recommandations suivantes dans la lignée de notre analyse publiée le 17 mars appelant à surmonter le choc énergétique provoqué par la guerre en Iran par l’administration d’un électrochoc à l’économie européenne. 

  • Adopter une approche coordonnée de réduction de la demande au niveau européen 

Jusqu’à présent, les Etats ont eu une approche nationale et fragmentée. Une réunion des ministres de l’énergie des 27 Etats membres devrait être immédiatement convoquée pour adopter un cadre légal consacrant des objectifs temporaires et obligatoires de réduction de la consommation d’hydrocarbures. Une telle approche coordonnée permettrait d’éviter la multiplication du phénomène de « tourisme carburant » où des automobilistes frontaliers viennent acheter du carburant dans les pays (Pologne, Slovénie, Slovaquie, Bulgarie) où les prix ont été bloqué où sont plus faibles. 

  •  Adopter des plans nationaux d’électrification plutôt que bloquer les prix 

A l’image de la France, amenée à présenter dans les jours à venir un plan d’électrification des usages, et de l’UE qui doit présenter sa copie en mai prochain, les Etats devraient adopter des plans d’électrification. Afin d’assurer le suivi de ces derniers, ils devraient contenir un chiffrage, à la fois sur le coût des mesures ainsi que le financement de ces dernières. Par ailleurs, ils devraient prévoir un volet relatif à la sobriété en matière de consommation fossile, fondée, dans un premier temps, sur des changements comportementaux, à condition d’être accompagnés d’une exemplarité de la part des pouvoir publics et agents de l’Etat et d’une généralisation au sein des entreprises et ce, dans une logique d’acculturation. Cette approche doit être absolument privilégiée en comparaison à des mesures de blocages des prix auxquelles nous recommandons de mettre fin immédiatement et de privilégier de manière temporaire le recours à des aides ciblées, envers les populations les plus vulnérables et/ou dépendante notamment en matière de transport dans le cadre de l’exercice de leur travail. 

  • Opérer une réflexion quant à une taxation des superprofits au niveau européen en affecter l’ensemble des revenus à des solutions d’électrification 

A l’image du règlement européen adopté en 2022, les Etats membres pourraient, parallèlement à la tenue de la réunion permettant de s’accorder sur des objectifs de réduction de la consommation fossile, discuter de la pertinence de reproduire un tel schéma de manière temporaire. Si nous ne préconisons pas de montant quant à la fixation du seuil de taxation ou eu égard la méthode de calcul afin de déterminer ce que représente un superprofit « type », nous recommandons à minima que l’ensemble des recettes soit affecté dans le financement des plans d’électrification et non dans des mesures de blocage des prix ou non-ciblées.