De l’Ukraine au détroit d’Ormuz : l’Europe face au basculement du monde
Infolettre mars 2026

Alors que nous commémorions, le 24 février dernier, l’entrée dans la cinquième année de la guerre en Ukraine, un nouveau foyer d’embrasement s’est ouvert au Moyen-Orient. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, les ripostes iraniennes visant des bases américaines mais surtout des infrastructures et partenaires dans les pays du Golfe, et les menaces explicites sur les flux maritimes dans le détroit d’Ormuz installent une nouvelle séquence d’instabilité majeure. La région (et le détroit d’Ormuz en est un épicentre) concentre une part essentielle du commerce énergétique mondial : toute perturbation durable se traduira par une hausse des prix de l’énergie, des tensions inflationnistes et des effets très concrets sur le quotidien des Européens.
Mais au-delà de l’impact économique, c’est la dynamique de fragmentation des relations internationales qui se poursuit. Guerre en Europe, conflit élargi au Moyen-Orient, tensions commerciales persistantes, rivalités technologiques et industrielles : le système international entre dans un âge de conflictualité durable. Dans ce contexte, l’Europe n’est plus confrontée à une crise passagère. Elle est confrontée à un changement d’époque.
L’Ukraine : le temps long de la solidarité
Cinq ans après le 24 février 2022, la guerre en Ukraine structure désormais en profondeur les choix européens. Elle a transformé nos politiques énergétiques, budgétaires, industrielles, militaires. Elle a aussi transformé notre rapport à la sécurité. Comme le rappelait Jacques Delors en 1993, les peuples européens qui regardaient vers l’Union ne rêvaient pas seulement de prospérité, mais d’adhérer à un « pacte de paix et de compréhension mutuelle ». L’Ukraine nous rappelle que ce pacte n’est jamais acquis.
Ce mois-ci, l’analyse d’Isabelle Montoya sur le soutien de l’UE à l’Ukraine en 2026 et la saga du prêt de réparation montre combien la solidarité européenne est entrée dans une phase technique, financière et institutionnelle complexe. Aider l’Ukraine, ce n’est plus seulement voter des paquets d’urgence et/ou de sanctions contre la Russie, c’est aussi à présent penser et construire des instruments et un avenir pour ce pays. Dans le même esprit, Tefta Kelmendi souligne combien l’élargissement aux Balkans est devenu une question de sécurité européenne. L’élargissement n’est plus un horizon abstrait ; il est une décision stratégique.
De l’assistance à la puissance
Tous ces conflits révèlent également une évidence : l’Europe ne peut plus dissocier climat, compétitivité et sécurité. Les débats sur le financement du réarmement européen, auxquels Bertrand de Cordoue consacre ses propositions, illustrent ce moment charnière. Comment financer dans la durée un effort industriel et capacitaire sans fragiliser la cohésion budgétaire ?
La question traverse aussi les discussions sur le prochain cadre financier pluriannuel. Investir dans la défense, dans la résilience industrielle, dans la transition énergétique, tout en préservant la cohésion sociale : c’est désormais un arbitrage politique central.
Cette évolution concerne également notre politique industrielle et technologique. Le débat sur le retard européen face aux robots chinois, analysé par Sacha Courtial et Dominique Jolly, dépasse la seule compétitivité : il touche à l’autonomie stratégique. Les discussions sur le « Buy European », commentées par Elvire Fabry et Nicolas Köhler-Suzuki, témoignent de cette tension entre ouverture commerciale et protection des capacités critiques.
Sécurité et ouverture : une tension structurante
Les migrations irrégulières, auxquelles Jérôme Vignon consacre une analyse européenne approfondie et une infographie, illustrent une autre dimension de cette mutation. Là encore, la sécurité est devenue centrale — mais elle ne peut se réduire à la fermeture.
De même, les réflexions sur une possible « alliance des puissances moyennes » proposées par Guillaume Duval interrogent la capacité de l’Europe à recomposer des partenariats dans un monde polarisé. Le multilatéralisme euro-africain, que Guillaume Arditti appelle à hisser à un niveau stratégique en mobilisant davantage de capital privé, participe de cette même question : comment rester une puissance d’équilibre dans un système international fracturé ?
L’Europe face à elle-même
Un de nos prochains débats posera la question : « L’Europe, un État qui s’ignore ? » La formule, titre du dernier ouvrage de Sylvain Kahn, l’invité de ce débat, mérite d’être méditée.
L’Union européenne régule les marchés numériques, négocie les accords commerciaux, finance des programmes d’armement, soutient un pays en guerre, prépare un élargissement stratégique. Elle agit. Mais assume-t-elle pleinement ce qu’implique cette capacité d’action ?
L’histoire récente nous enseigne une chose : l’Europe avance lorsqu’elle transforme la contrainte en projet. La crise financière avait conduit à l’union bancaire. La pandémie avait ouvert la voie à un emprunt commun inédit. La guerre en Ukraine a lancé le débat sur la défense européenne. Le nouvel embrasement au Moyen-Orient, avec ses répercussions énergétiques et géopolitiques, nous rappelle que notre sécurité économique est indissociable de la stabilité internationale.
Nous ne pouvons plus considérer les conflits comme périphériques.
L’Europe entre dans une ère où la sécurité — militaire, énergétique, technologique, démocratique — devient la matrice de l’intégration. Le risque serait de répondre par le seul réflexe défensif. L’enjeu est au contraire de consolider un projet politique capable d’offrir protection sans renoncer à l’ouverture, puissance sans abandonner la coopération.
Comme le suggérait Jacques Delors, nos partenaires ne demandent pas seulement assistance. Ils aspirent à rejoindre un pacte de paix, de sécurité et de compréhension mutuelle.
À nous de faire en sorte que ce pacte reste crédible — dans la durée.
