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20/10/26

France-Allemagne, ne pas se tromper de crise

Depuis quelques mois, chacun y va de sa complainte ou de sa surprise sur la crise du couple franco-allemand : l’échec du projet de systèmes de combat aériens SCAF, l’arrêt plus que probable du char du futur, les incertitudes sur la gouvernance d’Airbus group, sont en effet des sujets d’inquiétude industrielle en France et d’interrogations multiples à Bruxelles et aux alentours.

Depuis la guerre en Ukraine et les possibles trahisons stratégiques des Etats-Unis à l’égard de l’Otan, c’est l’ensemble de l’Europe, naguère si pacifique, si prospère, si tranquille, qui doit se réinventer. Tous les pays européens sont affectés par ces nouvelles exigences, mais l’Allemagne joue dans cette refondation européenne un rôle fondamental. Il est d’ailleurs frappant de constater que ce pays suit une trajectoire totalement inverse de celle de la France. La politique étrangère et européenne française frappe en effet par sa continuité, depuis de Gaulle, qu’il s’agisse d’une certaine méfiance à l’égard de l’Amérique, de l’ambition d’une Europe puissance, ou de la volonté de porter un message le plus universel possible. Même aujourd’hui affaiblie et divisée, la France incarne encore un certain rêve pour le meilleur : y compris dans les partis extrémistes, la volonté de changement est puissante, à ces réserves près que l’extrême droite le situe dans une nostalgie stérile, l’extrême gauche dans une révolution dévastatrice. L’Allemagne connait à l’inverse un chamboulement majeur de son identité et de sa politique, depuis le début de la décennie 2020. Elle avait fondé sa prospérité et sa puissance sur trois pays : les Etats-Unis pour sa défense, la Chine pour son commerce, la Russie pour son énergie. Ces trois partenaires sont devenus incertains (USA), dangereux (Chine), interdits (Russie). En outre, l’Allemagne avait construit son identité d’après-guerre sur une exigence démocratique puissante, un atlantisme et un pacifisme consensuels, et une dévotion à l’Europe comme tremplin et bénédiction de la reconstruction nationale. Rien de tout ceci ne fonctionne plus comme avant : l’extrême droite progresse en Allemagne, au-delà même de l’ex-RDA ; le réarmement allemand est spectaculaire, devant la guerre en Ukraine et l’incertitude américaine dans l’Otan ; l’interrogation sur l’Europe devient possible. Autant dire que l’Allemagne traverse une période de reconstruction nationale, rapide, nécessaire certes, mais aussi incertaine pour elle que pour ses partenaires.

C’est ainsi qu’avec un pragmatisme remarquable, les Allemands sont en train de reconvertir leur industrie automobile en puissance militaire : naguère florissant et leader en Europe, le secteur de l’automobile connait en effet, en Allemagne, une déroute profonde sous les coups d’une concurrence chinoise redoutable. Depuis 2019, plus de 120 000 à 140 000 emplois ont disparu dans le secteur automobile allemand ; des plans de restructuration majeurs sont annoncés aussi bien chez Mercedes-Benz que chez Volkswagen. Dans les Lander de l’Est du pays, le désarroi profite au parti d’extrême droite l’AFD, vainqueur aux élections régionales en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Face à la guerre en Ukraine et la menace russe, une reconversion industrielle majeure est donc en cours en Allemagne, de l’automobile à l’industrie de défense. Le gouvernement du chancelier Mertz a annoncé un plan d’investissement de plus de 100 milliards d’euros par an dans le secteur de l’armement. C’est ainsi que, d’ici 2030, le budget de la défense allemande passera à 183 milliards d’euros, soit près du double du budget de défense français. Cette métamorphose de l’Allemagne en champion de l’industrie de défense inquiète naturellement en France, car Berlin va devenir un concurrent de premier plan sur tous les secteurs dans lesquels la France pensait détenir un leadership, dont l’aéronautique de défense ou l’espace.

Comment dès lors réagir, sans alimenter le spectre du retour d’un danger allemand en Europe ? Trois lignes de réponse apparaissent complémentaires :

  • En France d’une part, il est vrai que la concurrence industrielle sera rude pour l’industrie de défense, mais on peut supposer que la compétition sera au service d’un bond en avant dans l’excellence technologique déjà acquise en France sur le secteur de l’armement;

  • D’autre part, le réflexe européen devrait s’impose et transformer cette nouvelle donne en aubaine à la fois industrielle et politique : la complémentarité entre les capacités conventionnelles et nucléaires des deux pays sera un atout majeur pour la défense de l’Europe. Autrement dit, la meilleure façon de ne pas craindre la concurrence, voire le nationalisme allemand, sera de conjuguer nos nationalismes respectifs au bénéfice d’une Europe stratégique puissante et souveraine;

  • Enfin et surtout, au-delà de ces compétitions industrielles nouvelles, c’est un autre danger, moins immédiat mais nettement plus grave, qu’il faudrait dès maintenant prévenir. Il est possible que en effet que, pour la première fois dans l’Histoire, la France et l’Allemagne forment d’ici quelques temps un couple diabolique : dans les deux pays, les tendances pro-russes, antieuropéennes, autoritaires, protectionnistes, augmentent régulièrement. Leur victoire aux élections prochaines, 2027 pour la France et 2029 pour l’Allemagne, marquerait sans aucun doute un séisme européen et occidental majeur. C’est d’abord contre cette possible déflagration politique qu’il y a urgence à agir.