Guerre en Iran : deux mois à panser le présent plutôt que penser l’après

Deux mois après le déclenchement de la guerre en Iran, nous actualisons (Moscovici, Nguyen 2026) le chiffrage du surcoût engendré par le blocage du détroit d’Ormuz que nous évaluons désormais à plus de 39 milliards d’euros. À date, nous recensons plus de 180 mesures adoptées au sein de 22 des 27 États membres de l’Union européenne (UE) pour un total annoncé de 13,6 milliards d’euros. A cela s’ajoute le coût induit par le renchérissement des importations d’énergies fossiles, que nous estimons1 à environ 26 milliards d’euros. À titre illustratif, alors que l’UE doit investir annuellement environ 800 milliards d’euros dans sa transition (Draghi 2024), elle vient de consacrer près de 5% de ce montant quasi exclusivement à destination des énergies fossiles.
Le tracker est accessible en cliquant ici.
Suite à la prolongation du cessez-le-feu par Donald Trump, les marchés du pétrole (Brent) et du gaz (TTF) se sont respectivement stabilisés autour des 100$ le baril et 40€/MWh. Si le risque d’une escalade militaire – qui entrainerait une nouvelle envolée des prix des hydrocarbures – semble s’éloigner, ce statut quo est l’occasion de faire un point d’étape sur les dispositifs d’aide mis en place par les États membres au 27 avril 2026. Nous évaluons leur pertinence à l’aune des trois critères énoncés par la Commission européenne dans le cadre de sa communication AccelerateEU du 22 avril – leur caractère « opportun » (timely), « temporaire » (temporary), « ciblé » (targeted) – auxquels nous ajoutons un quatrième, mis en avant par la Banque Centrale Européenne (BCE), leur « adéquation» (tailored), entendue comme préservant la logique de signal-prix.
De manière générale, la forte hétérogénéité des réponses apportées – tant dans la nature que dans leur durée et leur ampleur – reflète avant tout les spécificités de contextes nationaux. Néanmoins, plusieurs tendances communes se dégagent. Il ressort de cet inventaire que les 22 États ayant adopté des mesures ont, assez logiquement, réagit à l’évolution du signal-prix : l’immense majorité d’entre eux (19 États) ont introduit leurs dispositifs entre mi-mars et début avril – période au cours de laquelle les prix du pétrole étaient constamment supérieurs à 100$ le baril – pour une durée temporaire (14 États), entendue comme n’excédant pas la fin du mois de juin. Pour autant, à l’image des réponses apportées lors de la précédente crise (OECD 2023), ces mesures demeurent majoritairement non ciblées pour près de deux tiers d’entre elles, ce qui a pour conséquence d’accoutumer un grand nombre de citoyens à des mécanismes tels que le blocage des prix (12 États) et/ou des mesures fiscales (réduction de TVA, d’accises ou reports de hausses de taxes observés dans 19 États). Ce type d’intervention contribue à ancrer durablement des mécanismes assimilables à des subventions aux énergies fossiles, créant un risque de verrouillage dans le temps (lock in) de ces mécanismes d’aides. Ce risque est d’autant plus marqué que, malgré l’accalmie géopolitique, les niveaux de prix restent significativement supérieurs à ceux d’avant-guerre – le baril demeure au-delà des 100$ malgré l’arrêt des frappes. Dans ce contexte, un retrait prématuré des mesures de soutien dans les États concernés pourrait raviver des tensions sociales. L’exemple irlandais, où les fortes mobilisations et blocages ont conduit le gouvernement à annoncer de nouvelles mesures à la mi-avril, illustre cette contrainte politique.
Au-delà des enjeux économiques, l’adoption de telles mesures pourrait avoir pour conséquence de faire le jeu des forces populistes, notamment d’extrême droite à court comme à long terme. En légitimant les principales revendications portées par les forces populistes – en particulier d’extrême droite – , à savoir le blocage généralisé des prix et/ou la réduction de la fiscalité sur les énergies fossiles, les dirigeants politiques en place ancrent auprès des citoyens le recours à ces leviers comme palliatif efficace à la crise tout en fragilisant leur propre capacité à défendre et déployer des réponses ciblées. En plus d’être particulièrement coûteux pour les finances publiques (2,2% du PIB européen cumulé entre 2022 et 2024), ces dispositifs risquent d’être maintenus dans le temps tel que démontré précédemment. Or, une fois la crise terminée, afin d’éponger les sommes engagées en réponse à la crise, des ajustements au sein d’autres secteurs de la dépense publique s’imposeront d’eux-mêmes. La politique d’austérité budgétaire qui en découlerait, par essence impopulaire, constituerait alors un terreau fertile pour les forces politiques au cours des échéances électorales à venir (dont les dates sont répertoriées au sein de notre tracker).
Au-delà du risque politique, cette fragmentation observée s’apprécie également à la lecture de plusieurs autres facteurs pouvant être habilitants ou, au contraire, limitants. La stabilité politique constitue le premier d’entre eux : les États disposant d’une majorité politique stable ont été en mesure d’adopter des mesures au moment opportun (19 États), à l’inverse de ceux confrontés à un gouvernement en cours de formation (Danemark), à une majorité minoritaire et récente (Pays-Bas), ou à un calendrier électoral ralentissant la prise de décision à l’instar du cas bulgare, avec des élections qui devaient se tenir en plein cœur de la crise (19 avril 2026) limitant l’ampleur économique de la réponse, dans l’attente d’une majorité stable et légitime.
La marge de manœuvre budgétaire, appréciée par le biais du niveau de déficit public est un second facteur. Notre tracker permet de documenter l’ampleur des réponses nationales au regard du critère de Maastricht, signalant au travers d’une corrélation descriptive – et non un lien de causalité – que la majorité des Etats dont le déficit public annuel budgétaire est inférieur à 3% ont mobilisé des montants relatifs plus élevés (en % de Produit Intérieur Brut) que ceux dont les finances publiques sont contraintes. Ainsi, l’Espagne, la Grèce ou l’Irlande ont ainsi pu déployer des paquets d’ampleur à la mesure de leur marge budgétaire. À l’inverse, la Belgique – qui affiche le déficit public le plus élevé de la zone euro – s’est limitée à des appels à la modération de la consommation d’énergie.
Le registre de la baisse de la demande, vers lequel se sont orientés plusieurs États, traduit ainsi la conjonction de contraintes budgétaires pour la Belgique ou la France, politiques pour le Danemark ou la Suède, ou liées à des risques de crise d’approvisionnement pour la Slovénie (50 litres par jour pour les ménages, 200 litres par jour pour les entreprises et agriculteurs). Si ces pays invitent dès à présent ménages et entreprises à réduire leur consommation, d’autres aménagent des dispositifs activables en cas d’aggravation, à l’image des Pays-Bas – phase 1 sur quatre d’un plan national de crise pétrolière a déjà été activée – ou du Portugal, qui a inscrit dans la loi les conditions de réduction de la demande.
La limitation budgétaire évoquée n’est pas pour autant une fatalité. Dans le cadre de la France, faute de marges suffisantes, le gouvernement s’est orienté vers une combinaison pragmatique de mesures ciblées et de l’accélération de la mise en place d’un plan d’électrification destiné à accroître l’installation de pompes à chaleurs et l’acquisition de véhicules électriques. Cette approche reste toutefois minoritaire : à ce jour, seuls 6 États (Croatie, Espagne, France, Pays-Bas, Portugal, Suède) ont déployé des mesures visant à réduire structurellement leur dépendance aux énergies fossiles via l’accélération de l’électrification des usages. Le montant total de ces mesures s’élève à 600 M€, auxquels s’ajoutent plusieurs dispositifs espagnols non budgétisés mais pouvait être estimés à 1,5 Md€, soit 15% des montants nationaux consacrés à l’électrification. Ce constat traduit une forme d’inertie dans la réponse publique, qui, malgré la répétition des chocs énergétiques, continue d’orienter l’essentiel des ressources vers des mesures conjoncturelles plutôt que structurelles. L’évolution du taux d’électrification des usages au sein de l’UE – n’ayant progressé que de 0,6 point depuis 2021 – illustre cette difficulté persistante à transformer les crises en leviers de transition.
De la même manière, seuls 4 États (Bulgarie, Estonie, France, Pays-Bas) respectent le critère de la BCE d’une réponse « adaptée » c’est-à-dire préservant le signal-prix, à l’image de la Bulgarie ayant privilégié une allocation forfaitaire ciblée sur les ménages les plus vulnérables à la baisse généralisée de la fiscalité, ou de l’Estonie qui s’est limitée à l’annulation d’une hausse d’accise initialement programmée.
Au-delà de la nature même des instruments, le mode de financement de ces paquets constitue un autre marqueur de différenciation. Si la majorité des États membres mobilisent l’endettement public, les recettes additionnelles de TVA éventuellement générées par la hausse des prix, ou un redéploiement budgétaire interne, plusieurs gouvernements ont opté pour des hausses fiscales sur d’autres assiettes, à l’instar des Pays-Bas qui indexent dès 2027 les accises sur l’alcool, la Grèce qui relève la fiscalité applicable aux gains liés des jeux d’argent en ligne ou l’Allemagne qui mobilise une augmentation des taxes sur le tabac. Par ailleurs, cinq États membres (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Autriche) ont formellement demandé à la Commission européenne la mise en place d’une taxe sur les bénéfices exceptionnels réalisés par les entreprises énergétiques. Si cette option a suscité un intérêt largement partagé, la Commission européenne adopte à ce stade une approche prudente, n’envisageant pas pour le moment la mise en place d’un cadre harmonisé à l’échelle de l’Union et laissant la pleine discrétion aux États membres quant à l’adoption et au calibrage de telles mesures.
Enfin, certaines bonnes pratiques méritent d’être soulignées. Les Pays-Bas disposent d’un plan de crise échelonné en quatre phases, activant des mesures progressives selon l’intensité du choc. La Lituanie a opté pour une réduction de moitié sur l’ensemble des billets de train nationaux, offrant une alternative crédible à la voiture sans subventionner le carburant. L’Irlande, de son côté, a prolongé la période de versement de l’allocation carburant pour les ménages à faibles revenus – une aide ciblée, rapide et non distorsive. A l’inverse, plusieurs Etats ont adopté des mesures contraires au droit européen. La Slovaquie a instauré un tarif discriminatoire à la pompe selon l’immatriculation du véhicule, tandis que la Hongrie a réservé son prix plafonné aux seuls véhicules hongrois. Ces restrictions alimentent par ailleurs lephénomène de « tourisme carburant » – les automobilistes frontaliers de pays ayant plafonné ou réduit les prix – Allemagne, Belgique, Slovaquie, Bulgarie, Espagne, Italie, Hongrie – se déplacent pour s’approvisionner à moindre coût, détournant les mesures de leur cible. LaCommission européenne se doit donc de faire respecter les règles du marché intérieur et d’assurer une coordination minimale entre Etats membres.
Cette fragmentation risque en effet de conduire à une défiance inter-étatique, à l’heure où l’accent doit être mis sur la coordination, par exemple – comme nous avons pu le recommander dès la mi-mars – au travers de l’adoption d’un cadre légal aménageant la réduction de la demande au niveau européen (Nguyen 2026). Cette défiance grandissante serait notamment alimentée par les écarts dans l’intensité des mesures déployées, qui dépendent en partie des marges de manœuvre budgétaire respectives. En ce sens, l’assouplissement additionnel du cadre relatif au droit des aides d’état est à surveiller avec attention, afin qu’il ne conduise pas à l’adoption de mécanismes – même temporaires – de plafonnement des prix ou d’aides non ciblées. Enfin, il convient de noter que les mesures que nous répertorions jusqu’à présent se concentrent exclusivement sur l’atténuation des prix du pétrole. En cas de blocage prolongé du détroit d’Ormuz, les États pourraient être contraints de prendre des mesures concernant le prix du gaz à l’approche de l’hiver prochain – un scénario loin d’être inimaginable eu égard le niveau de disruption observé par le blocage du détroit d’Ormuz et l’endommagement des infrastructures de liquéfaction qui ferait encore grimper le coût de la dépendance européenne aux énergies fossiles importées.
- Notes1 Calculé via les prix issus de Bloomberg sur base d’une consommation mensuelle de 270 millions de barils de pétrole et d’une consommation mensuelle de Gaz Naturel Liquéfié de 12 milliards de m3.




