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05/02/26

Le sursaut…

Infolettre février 2026

Rassurez-vous : je ne vais pas en rajouter. Beaucoup a déjà été dit sur ce qui s’est joué à Davos ou lors du dîner du « conseil extraordinaire » de la troisième semaine de janvier. Non pas que je minimise le virage que nous avons vu se dessiner en direct — avec le choix fait par un certain nombre de pays européens (pas tous, n’oublions pas, même si certains ont su garder une prudence discrète), mais aussi par le Parlement européen, de tenir tête au président des États-Unis, quoi qu’il puisse en coûter.

Le scénario d’une offensive militaire était sans doute peu probable — même si, avec Donald Trump, les limites peuvent vite être franchies. En revanche, la menace de droits de douane prohibitifs était prévisible. Elle a bel et bien été brandie par le locataire de la Maison Blanche.

Au-delà de ce sursaut européen, il est clair que la dégradation de la situation intérieure aux États-Unis a pesé au moins autant. Politiquement, bien sûr, avec les atteintes fondamentales à l’État de droit incarnées par cette milice que l’on appelle l’ICE. Économiquement aussi, avec une consommation intérieure dont plus de la moitié est désormais le fait des 10 % les plus riches, révélant l’injustice profonde de la croissance américaine. Financièrement enfin, la chute de Wall Street traduit les inquiétudes bien réelles des milieux financiers, à la fois face à l’imprévisibilité du président des États-Unis et face à la résilience inattendue de l’économie mondiale face à ces nouveaux droits de douane.

Je me permets par ailleurs de rappeler que, même si l’option d’un rachat pur et simple du Groenland par les États-Unis semble aujourd’hui écartée, nous ne connaissons toujours pas les détails de ce qui a été négocié — et donc, par définition, l’ampleur réelle des concessions consenties de part et d’autre.

Le sursaut dont je voulais surtout parler est pourtant ailleurs : il est celui des citoyens européens. Il n’est pas nouveau. Quoi qu’ait pu parier Vladimir Poutine en février 2022 sur notre division, sur la lassitude de nos opinions publiques ou sur une remise en cause du soutien à l’Ukraine. Quoi qu’ait pu en dire plus récemment Volodymyr Zelensky, les Européens continuent de soutenir l’Ukraine, malgré la crise énergétique de la première année du conflit, qui a pesé lourdement sur le pouvoir d’achat comme sur les coûts de production des entreprises — et donc, ne l’oublions pas, sur la compétitivité d’une économie européenne à la croissance atone depuis le début de la guerre.

Ils prennent aussi de plus en plus conscience que la question ukrainienne est un enjeu central pour la sécurité européenne dans les années à venir. Sans être devenus va-t-en-guerre, comme certains responsables politiques peuvent parfois en donner l’impression, ils acceptent progressivement l’idée que l’Europe doit investir dans une défense plus autonome, capable de faire face à un possible lâchage américain ou à une agressivité russe qui viendrait franchir les frontières de l’Union.

Ils sont, surtout, toujours plus convaincus que l’Europe est un atout — et sans doute le bon niveau pour répondre aux défis contemporains. Au point que même les plus eurosceptiques en viennent désormais à se demander : « Que fait l’Europe ? » Les Européens semblent aujourd’hui prêts pour l’autonomie stratégique d’une Europe puissance. Et c’est peut-être ce sursaut, encore renforcé par les velléités territoriales d’un président américain se prenant pour l’empereur de la planète, qui n’a pas échappé à nos dirigeants et les a poussés, cette fois-ci, à rester fermes.

Une fois cela dit, il faut poursuivre la construction de cette alternative au monde réactionnaire et violent que nous proposent les empires modernes. Sur ce point, toujours à Davos, le Premier ministre canadien, citant le grand Européen qu’a été Václav Havel, a esquissé un chemin possible. Retenons-en l’appel à une indispensable alliance des puissances moyennes — une voie sur laquelle les Européens pourraient montrer l’exemple. Après tout, n’est-ce pas, d’une certaine manière, l’ADN même de l’intégration européenne que d’avoir su organiser une concurrence stimulante, tout en bâtissant une coopération qui renforce et une solidarité qui unit, pour paraphraser Jacques Delors ?

En ce début d’année, c’est avec le même engagement que nous avons poursuivi nos travaux à l’Institut Jacques Delors. Ce mois-ci encore, nos publications s’inscrivent pleinement dans cet effort de lucidité, de proposition et de construction européenne. Et comme vous pourrez le constater à la lecture de notre programme de travail, cet engagement guidera aussi nos travaux dans les mois à venir.

Bonne lecture,
Sylvie Matelly, Directrice