Le vertige du désordre, l’urgence d’Europe
Infolettre avril 2026

Il y a des moments où l’actualité ne se contente pas de s’imposer : elle nous oblige à regarder le monde tel qu’il est devenu. La guerre qui s’étend aujourd’hui au Moyen-Orient est de ceux-là. Car ce qui se joue sous nos yeux n’est pas seulement une nouvelle crise internationale : c’est l’effritement méthodique de l’ordre que nous pensions, sinon stable, du moins structuré par des règles communes, effritement qui plus est orchestré par le pays qui en a longtemps été le garant et qui s’en dédouane à présent pour des motifs et objectifs qui échappent à la plupart d’entre nous.
Ce constat est vertigineux.
Vertigineux d’abord sur le plan humain et politique. Car rien, dans cette séquence, ne laisse entrevoir une issue positive. Cette guerre ne renversera probablement pas un régime iranien qui risque d’en faire payer un prix encore plus lourd, si cela était possible, à sa population. Elle ne stabilisera pas la région. Elle ajoutera, en revanche, du chaos au chaos, des tensions aux tensions, des fractures à des sociétés déjà fragilisées.
Vertigineux ensuite sur le plan économique et environnemental. Nous savons déjà ce que produisent tous les conflits : des chocs énergétiques, des hausses de prix, des chaînes d’approvisionnement perturbées. Comme l’explique, Phuc-Vinh Nguyen, la guerre en Iran n’est pas seulement un événement géopolitique, c’est aussi un choc économique global, qui pourrait accélérer certaines dynamiques – notamment l’électrification – tout en aggravant les inégalités et les vulnérabilités. Et au bout du compte, il y aura plus de pauvreté, plus d’instabilité, et plus d’émissions de CO₂. Comme si chaque crise venait contredire un peu plus nos ambitions climatiques.
Ce conflit révèle surtout une tendance plus profonde : le recul des tentatives d’organisation collective du monde. Là où prévalaient, sinon des règles respectées, du moins des cadres de négociation, s’impose désormais une logique de puissance fragmentée. Les intérêts nationaux, voire privés, reprennent le dessus. Les coalitions se font et se défont au gré des circonstances. C’est, très concrètement, le retour d’une forme de loi de la jungle.
Comme souvent, la réaction européenne s’est d’abord caractérisée par l’effarement et la dispersion des positions nationales. Et comme souvent aussi, une certaine convergence a fini par émerger. Mais ce cycle – surprise, divisions, rattrapage – devient lui-même un symptôme inquiétant. Dans ce contexte, je ne peux m’empêcher de me poser – et de nous poser – la question de l’Europe.
Les travaux de l’Institut ce mois-ci apportent des éléments de réponse, à défaut de solutions simples. Ils montrent d’abord que les marges de manœuvre existent, mais qu’elles supposent des choix politiques clairs.
Dans son analyse sur le futur cadre financier pluriannuel (2028-2034), Eulalia Rubio souligne l’ampleur des besoins : défense, transition, élargissement, compétitivité. Autant de priorités qui ne pourront être financées sans un saut qualitatif dans l’ambition européenne. Continuer à empiler les priorités sans en tirer les conséquences budgétaires reviendrait à institutionnaliser l’impuissance.
Sur le plan commercial, les travaux d’Elvire Fabry, Nicolas Köhler-Suzuki et Arancha Gonzales sur une potentielle coalition EU – CPTPP rappellent que l’Europe évolue désormais dans un ordre commercial fragmenté, où les accords ne sont plus seulement économiques mais géopolitiques. La fin du multilatéralisme tel que nous l’avons connu impose de repenser nos alliances, nos dépendances et notre stratégie d’influence.
Sur le plan de la souveraineté, le lien entre défense et transition énergétique apparaît plus central que jamais. La guerre en Ukraine l’avait déjà démontré ; la crise actuelle le confirme. Il n’y aura pas d’autonomie stratégique sans sécurité énergétique, pas plus qu’il n’y aura de transition crédible sans capacités industrielles et technologiques renforcées. Souveraineté et durabilité ne sont pas des objectifs concurrents : ils sont désormais indissociables.
Nos deux décryptages sur la perception en Europe de l’élargissement et sur le pacte sur la migration et l’Asile rappellent, quant à eux, que l’Europe doit aussi se transformer politiquement. L’Union ne peut prétendre peser dans un monde instable si elle ne clarifie pas ses frontières, ses règles et son projet. L’élargissement ne sera pas seulement une décision géopolitique : il sera un test de cohérence interne.
Enfin, les contributions plus prospectives – sur la géopolitique européenne, sur l’achèvement du marché unique – insistent sur un point fondamental : l’Europe ne souffre pas tant d’un manque de diagnostics que d’un déficit de mise en œuvre. Nous savons, collectivement, ce qu’il faudrait faire. Ce qui manque, c’est la capacité à décider vite, ensemble, et à la bonne échelle.
C’est là que réside l’enjeu central. Car l’urgence ne cesse de croître. Chaque crise révèle un peu plus les coûts de l’inaction : coûts économiques, avec des chocs énergétiques à répétition ; coûts politiques, avec une perte de crédibilité sur la scène internationale ; coûts sociaux, avec des fractures internes qui s’aggravent.
Et pourtant, l’Europe dispose d’atouts considérables. Elle reste une puissance économique majeure, un pôle de stabilité relative dans un monde instable, un espace de droits et de régulation qui continue d’exercer une attraction. Mais ces atouts ne suffiront pas s’ils ne sont pas mobilisés dans une stratégie cohérente.
L’histoire récente nous a montré que l’Union pouvait se transformer dans l’adversité : réponse à la pandémie, plan de relance, soutien à l’Ukraine. Mais elle nous a aussi montré que ces transformations restent souvent partielles, incomplètes, fragiles.
Le moment actuel exige davantage. Il exige de passer d’une Europe qui réagit à une Europe qui agit. D’une Europe qui compense à une Europe qui investit. D’une Europe qui s’adapte à une Europe qui anticipe. D’une Europe qui ne renonce pas à ses valeurs pour défendre ses seuls intérêts.
Dans ce moment de désordre, l’Europe n’est pas seulement une option, elle est une nécessité.
