Penser et enseigner une géopolitique européenne

La guerre en Ukraine, les rivalités technologiques et les tensions énergétiques ont replacé la géopolitique au centre des débats européens. Pourtant, si l’Union européenne parle de plus en plus d’« autonomie stratégique », la dimension intellectuelle de cette autonomie reste rarement interrogée. La place de la géopolitique dans l’enseignement supérieur constitue pourtant un enjeu essentiel de souveraineté cognitive et de capacité stratégique pour l’Europe.
L’autonomie stratégique suppose aussi une autonomie intellectuelle
Depuis plusieurs années, l’idée d’« autonomie stratégique européenne » s’impose progressivement dans les débats politiques. Elle renvoie à la capacité de l’Union européenne à agir de manière indépendante dans des domaines clés tels que la défense, l’énergie, l’industrie ou les technologies. Cette autonomie est généralement pensée en termes de capacités matérielles : budgets militaires, souveraineté technologique, diversification énergétique ou politique industrielle. Mais une dimension fondamentale reste souvent négligée : les cadres intellectuels qui permettent à l’Europe de comprendre les transformations du système international. Peut-on réellement développer une autonomie stratégique sans autonomie cognitive ?
Dans ce contexte, la place de la géopolitique dans l’enseignement supérieur européen mérite une attention particulière. Les universités et les grandes écoles jouent en effet un rôle central dans la formation des élites politiques, administratives et économiques. Elles contribuent à structurer la manière dont les futurs décideurs analysent les rapports de puissance et les dynamiques internationales.
Une discipline européenne au passé ambivalent
La géopolitique possède des racines profondément européennes. À la fin du XIXᵉ siècle, des penseurs comme Friedrich Ratzel ou Halford Mackinder développent des analyses spatiales de la puissance qui influencent durablement la pensée stratégique mondiale. Cependant, la discipline est également marquée par un héritage problématique. L’instrumentalisation de la Geopolitik par le régime nazi entraîne après 1945 un discrédit durable de la géopolitique dans de nombreux milieux académiques européens. La réhabilitation intervient plus tard, notamment grâce aux travaux de Yves Lacoste, qui redéfinit la géopolitique comme l’étude des rivalités de pouvoir sur les territoires. Cette approche permet à la discipline de retrouver une légitimité scientifique. Toutefois, cette reconstruction s’effectue principalement dans des cadres nationaux. La géopolitique européenne renaît ainsi de manière fragmentée, sans véritable structuration intellectuelle à l’échelle du continent.
Une expansion rapide mais incomplète
Depuis les années 2000, la géopolitique connaît une expansion importante dans l’enseignement supérieur européen. Elle apparaît désormais dans de nombreux programmes liés aux relations internationales, à la science politique, aux études européennes, à la sécurité internationale, au commerce international et à la géoéconomie. Les analyses géopolitiques sont aujourd’hui mobilisées pour comprendre des enjeux tels que les dépendances énergétiques, les sanctions économiques, les chaînes d’approvisionnement mondiales ou les rivalités technologiques. Cette évolution reflète une transformation plus large : les dynamiques économiques, industrielles et technologiques sont désormais profondément liées aux rapports de puissance internationaux.
Cet essor s’explique aussi par une demande croissante des jeunes générations, davantage conscientes de l’instabilité du monde dans lequel elles devront vivre et travailler. Les crises successives — sanitaire, énergétique, climatique, militaire, technologique — ont renforcé l’intérêt des étudiants pour des grilles de lecture capables de donner du sens aux bouleversements contemporains. En France, où la géopolitique a été introduite au lycée lors de la réforme du baccalauréat de 2019 à travers la spécialité Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques, son attractivité illustre bien cette tendance. Le succès croissant de cet enseignement montre que la géopolitique n’est plus seulement une affaire d’experts ou de diplomates : elle devient une attente intellectuelle forte chez les nouvelles générations.
Malgré cette diffusion croissante, la géopolitique reste rarement une discipline pleinement institutionnalisée dans les universités européennes. Elle fonctionne le plus souvent comme un outil transversal plutôt que comme un champ académique structuré.
Une fragmentation persistante du paysage académique européen
Le paysage académique européen demeure fortement marqué par des priorités stratégiques nationales. En Europe centrale et orientale, les analyses géopolitiques se concentrent largement sur les enjeux de sécurité et la relation avec la Russie. Dans les pays nordiques, les questions de gouvernance globale, de climat et de durabilité occupent une place centrale. Les pays d’Europe du Sud accordent davantage d’attention aux dynamiques méditerranéennes et aux migrations. Cette diversité reflète les réalités stratégiques du continent, mais elle contribue également à maintenir une fragmentation intellectuelle. Par ailleurs, les cadres théoriques dominants en relations internationales restent largement anglo-américains. Les travaux d’auteurs tels que Kenneth Waltz, John Mearsheimer ou Andrew Moravcsik continuent de structurer une grande partie du débat académique.
Cette situation ne constitue pas en soi un problème, mais elle soulève une question stratégique : l’Europe peut-elle développer une autonomie stratégique tout en s’appuyant principalement sur des cadres d’analyse produits ailleurs ? Et plus encore : peut-elle prétendre à une véritable puissance stratégique sans chercher à faire émerger une géopolitique commune, c’est-à-dire une manière proprement européenne de penser le monde, ses conflits, ses dépendances et ses intérêts ?
La géopolitique face aux nouvelles matrices de puissance
Les transformations contemporaines de la puissance mondiale invitent également à repenser les contours de la discipline. Traditionnellement centrée sur les rivalités territoriales et militaires, la géopolitique doit aujourd’hui intégrer de nouvelles formes de compétition stratégique. Parmi les domaines clés figurent notamment : l’accès aux ressources critiques et aux terres rares, la compétition technologique dans l’intelligence artificielle, la souveraineté des données, les transitions énergétiques, et le contrôle des infrastructures critiques. La puissance au XXIᵉ siècle se joue de plus en plus dans des systèmes technologiques, économiques et informationnels. Dans ce contexte, la géopolitique ne peut plus être confinée aux seules facultés de science politique. Elle doit dialoguer avec d’autres disciplines, notamment l’économie, l’ingénierie, les sciences environnementales et le numérique.
Trois pistes pour renforcer la géopolitique européenne
Face à ces évolutions, plusieurs initiatives pourraient contribuer à renforcer la place de la géopolitique dans l’enseignement supérieur européen. En premier chef, soutenir la recherche européenne en géopolitique. L’Union européenne pourrait encourager davantage de programmes de recherche interdisciplinaires consacrés aux transformations géopolitiques contemporaines. Une autre piste serait de développer des formations transdisciplinaires. La géopolitique devrait être intégrée plus largement dans les formations liées aux technologies, à l’économie ou aux sciences environnementales. Enfin, encourager une réflexion stratégique européenne. Les universités et centres de recherche européens pourraient être incités à développer des cadres analytiques capables de mieux intégrer les spécificités géopolitiques du continent.
Un enjeu pour la souveraineté européenne
La géopolitique occupe aujourd’hui une place croissante dans l’enseignement supérieur européen, mais sa structuration académique reste encore incomplète. Dans un contexte international marqué par la compétition des puissances, renforcer la réflexion géopolitique européenne pourrait contribuer à améliorer la capacité de l’Union européenne à comprendre son environnement stratégique et à définir ses priorités. L’enjeu dépasse donc la seule organisation des disciplines académiques. Il touche à une question plus fondamentale : la capacité de l’Europe à produire sa propre lecture du monde et à agir en conséquence.



