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Réarmer l’Europe !

Infolettre Avril 2025

| 02/04/2025

L’infolettre complète

Citer cet article

Matelly, S. « Réarmer l’Europe ! », Infolettre, Institut Jacques Delors, avril 2025


Il est assez rare que l’histoire s’accélère à ce point. Depuis l’élection puis l’investiture de Donald Trump, nous pouvions penser que nous étions déjà sur un rythme effréné tant les annonces du nouveau président des États-Unis et de son équipe se multipliaient, plus disruptives les unes que les autres. Mon dernier édito début mars ne titrait-il pas déjà sur le « moment européen » c’est-à-dire ce moment où tous les éléments sont réunis pour que les Européens prennent leur destin en main et en l’occurrence des initiatives constructives pour répondre aux défis posés. C’est en effet toujours ainsi que s’est construite l’intégration européenne et force est de constater que l’accélération est, ce mois-ci, venue d’Europe.

Ce mois commence en réalité le 23 février, jour des élections législatives en Allemagne. Ces dernières donnent l’avantage au parti conservateur de la CDU/CSU mais l’arrivée en deuxième position de l’AfD, le parti d’extrême droite en Allemagne, qui plus est soutenu par les proches de Donald Trump, bien qu’annoncée de longue date par les sondages, interroge sur les nouvelles réalités de la vie politique allemande. Pourtant, le plus symptomatique du moment que nous allions vivre en ce mois de mars ne fut en réalité pas tant lié aux résultats de ces élections mais plus aux premières déclarations du très probable prochain chancelier allemand. Il proposait dès le soir de la victoire de son parti, un plan d’investissement massif dans la défense et les infrastructures couplé à un assouplissement du verrou budgétaire. Le 4 mars, l’Union des chrétiens démocrate (CDU) et le Parti social-démocrate (SPD) annonçaient un accord en ce sens pour la prochaine coalition, et, le 19 mars, le Bundestag  votait à une large majorité la réforme du frein budgétaire.

La deuxième impulsion résulta d’une réunion houleuse, dans le bureau ovale à Washington, le 28 février qui donna lieu à une choquante humiliation du président ukrainien par le vice-président américain, sous le regard presque amusé de Donald Trump. De ce côté-ci de l’Atlantique, le soutien à Volodymyr Zelensky fut unanime et assumé sans hésiter par tous les pays présents le dimanche suivant au sommet organisé à Londres par le premier ministre britannique. S’ensuivirent le 4 mars, la présentation par Ursula von der Leyen d’un plan pour « Réarmer l’Europe », validé par les Etats membres dès le 6 mars puis le 19 mars, par la publication par la Commission, d’un livre-blanc, véritable plan de préparation à une défense européenne autonome à l’horizon 2030.

Les débats autour de ces différentes initiatives furent nourris partout en Europe et le restent encore. Peu contestèrent la rupture historique en cours pour une Europe à présent entourée par deux menaces existentielles, celle à l’ouest d’un désengagement américain, celle à l’est d’une Russie affichant des velléités inquiétantes pour la souveraineté ukrainienne mais aussi pour la sécurité des européens. Plus nombreux furent ceux qui s’interrogèrent sur la capacité des européens à mobiliser les moyens financiers nécessaires ou à l’inverse, ceux qui s’inquiétèrent d’un tel réarmement (voir la note préparée par une équipe de chercheurs et d’experts politiques de l’AREL Single Market Lab (Rome), du Jacques Delors Centre (Berlin), de l’Institut Jacques Delors (Paris) et de l’IE Global Policy Center (Madrid), Investissez d’abord en Europe, établie un lien évident entre l’intégration du marché de l’épargne et de l’investissement et le financement de la sécurité et de la prospérité en Europe). D’autres soulignèrent les arbitrages qui pourraient découler de ce réarmement au profit de la défense européenne certes mais au risque de renoncer à l’ambition climatique ou encore à un modèle social et de société européen. Pierre Jaillet interroge ainsi sur notre site Le « réarmement » de l’Europe et l’obsolescence programmée de son cadre budgétaire et Bertrand de Cordoue insiste sur l’importance de Décloisonner les politiques nationales d’armement grâce à ReArm EU.

Ces débats sont essentiels dans nos démocraties et ce, d’autant plus que ce qui est en train de se jouer dépasse les seules questions de défense ou même commerciales. Nous sommes face à une rupture majeure des relations internationales où la loi du plus fort s’impose et la négociation devient quasiment impossible. L’Europe doit renforcer ses atouts pour peser. Ce qu’elle a fait sur la défense en ce mois de mars a probablement permis d’infléchir, pour partie, le sort réservé à l’Ukraine par Donald Trump et Vladimir Poutine.

L’infographie du mois a été réalisé par Elvire Fabry et Nicolas Kholer-Suzuki et interroge Vers une nouvelle stratégie automobile européenne. Et alors que je rédige cet édito, tous les observateurs des questions européennes sont dans l’attente de ce que Donald Trump qualifie de « jour de la libération » et qui pourrait être le début d’une guerre économique et commerciale sans précédent et lourde de conséquences et de sens pour les Européens. Là-encore, la riposte doit viser à convaincre l’administration américaine que nous avons des atouts pour nous défendre. Dans cette perspective, Colette van der Ven, Cláudia Azevedo, Geneviève Pons et Pascal Lamy interrogent, pour Europe Jacques Delors, l’ouverture d’une nouvelle ère de mini accords commerciaux.

L’Europe devra donc être ferme et unie mais aussi penser à plus long terme à la relance de l’économie européenne au travers d’investissements dans la réindustrialisation, l’innovation, l’énergie décarbonée, l’éducation etc. Thu Nguyen, directrice adjointe du Centre Jacques Delors à Berlin, questionne What the EU should do about Viktor Orbán. Le moment interroge également la politique étrangère et de sécurité de l’Union comme illustrée par les deux blogposts que nous avons publiés, l’un rédigé par Guillaume Arditti sur Repenser la relation UE/Afrique face aux désordres du monde, l’autre par Guillaume Duval, En finir avec l’unanimité en matière de sanctions !.

Dans la perspective d’un potentiel cessez-le-feu en Ukraine, Cyrille Bret alerte sur les risques d’une paix bâclée et mal négociée, Va-t’en guerre et faiseurs de paix quand Pierre Haroche souligne l’importance des liens entre européens et ukrainiens pour garantir la stabilité régionale, Vers une alliance UE-Ukraine : Un plan pour une mission de formation conjointe. Florent Parmentier décrypte les situations politiques de la Roumanie et la Moldavie : quelles perspectives politiques pour 2025 ?.

Réarmer l’Europe n’est donc pas seulement une question de défense, c’est un enjeu transversal et existentiel pour l’Europe.

Sylvie Matelly

Directrice de l’Institut Jacques Delors