Décryptage
 

Le Brexit à l’heure de la guerre commerciale
mauvais timing pour le “take back control”

Elvire Fabry, Chercheuse senior,et Micol Bertolini, Assistante de recherche, décryptent les enjeux commerciaux pour un Royaume-Uni pris dans la tempête du Brexit.

|   05/11/2019             |   Elvire Fabry   |   Micol Bertolini             |   Europe dans le monde
Décryptage

La crise politique britannique a occulté la transformation de l’économie politique du Brexit qui a eu lieu depuis le référendum de 2016. Pourtant l’objectif de ce vote, take back control, est bien plus difficile encore à atteindre dans un contexte international chaotique et fragmenté.
Le retrait de l’UE s’avère plus complexe que prévu. Au moment du vote, la question de la frontière irlandaise n’avait pas été anticipée et trois ans plus tard les modalités d’une sortie ordonnée continuent à alimenter d’intenses débats.
Par ailleurs, se retirer de l’UE ne suffit pas à doter le Royaume Uni (RU) d’une stratégie économique post-Brexit. Le slogan Global Britain, devenu le leitmotiv des Brexiters, est une aspiration nostalgique à retrouver l’influence de l’Empire britannique à partir « d’ambitieux accords commerciaux avec tous les partenaires du monde entier », bien plus qu’un plan concret pour renforcer l’attractivité du RU en dehors de l’UE.
Mais surtout, le contexte économique mondial est moins favorable à un Royaume-Uni autonome.
Le Brexit a été voté sur fond de mondialisation as usual. Alors que les coûts de délocalisation ne baissaient plus depuis le début des années 2000, on pouvait déjà observer un nouveau raccourcissement des chaînes de valeur. Néanmoins, la tendance restait celle d’une ouverture des marchés à travers le monde.
Aujourd’hui, le Brexit se matérialiserait dans un monde bien plus fragmenté. La régionalisation des chaînes de valeur esquisse un ralentissement de la mondialisation ou slow-balisation, auquel s’ajoute un renforcement de la dimension géopolitique du commerce avec une confrontation des grandes puissances régionales. La croissance du commerce mondial qui vient désormais en grande partie du secteur des services reste très dépendante de la proximité géographique. Par ailleurs, la résurgence aux Etats-Unis et en Europe d’une approche plus identitaire de la production et de la consommation et une demande d’engagement clair de la part des gouvernements contre le changement climatique, devraient renforcer cette régionalisation. Enfin, America first, la politique nationaliste de Donald Trump fondée sur le rapport de force plutôt que sur les règles et sa volonté de faire reculer la puissance économique chinoise, créent beaucoup de turbulences et d’incertitude pour les entreprises à travers le monde. L’alignement forcé sur les intérêts américains ou chinois devient la nouvelle règle pour éviter les sanctions et/ou s’assurer l’octroi d’investissements directs étrangers. Dans ce contexte mondial conflictuel, dans lequel la course au leadership technologique redistribue les liens de dépendance économique, take back control devient un tout autre défi pour le Royaume-Uni.
L’impact réciproque du Brexit et de ce nouveau contexte international requière plus d’attention. La rupture que provoquerait un Brexit sans accord – une option qui n’est pas encore exclue – ou, en cas d’accord, une forte divergence vis-à-vis des normes européennes, pourraient faire dérailler des prévisions économiques mondiales déjà moroses et créer un contexte plus défavorable encore au take back control. En outre, pour un pays représentant 2,2% du PIB mondial (PPA), s’écarter des normes européennes pourrait ne pas suffire pour retrouver une autonomie règlementaire. Le RU pourrait tout aussi bien se trouver exposé à un alignement alternatif plus contraignant.