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01/06/26

« Magnifica Humanitas », une encyclique aussi révolutionnaire que l’IA

Une fois n’est pas coutume : c’est une encyclique papale qui devrait retenir notre attention. « Magnifica Humanitas », lettre encyclique « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle », a été publiée le 25 mai 2026 : il s’agit d’une longue réflexion du pape Léon XIV centrée sur l’Intelligence artificielle et les risques qu’elle fait courir à la démocratie, aux valeurs, à la structuration du monde, et plus fondamentalement à la dignité et l’intégrité humaines. Contrairement à l’arme nucléaire, condamnée par l’Eglise en 1963, le pape ne rejette pas cette innovation technologique : il veut juste alerter sur le mésusage du numérique qu’il qualifie « d’espace de prédation ».

Il est frappant de voir comment la papauté sait à chaque fois déceler, dans le chaos planétaire, les ruptures majeures qui affecteront le monde et surtout le rapport de l’homme au monde : en 1963, Jean XXIII, en pleine guerre froide, publie l’encyclique « Pacem in terris », qui condamne non seulement l’usage mais aussi la possession de l’arme nucléaire. En 1991, c’est Jean Paul II qui publie « Centesimus annus » qui célèbre la chute du communisme en Europe. En 2015, le pape Francois publie « Laudato si », qui alerte sur le réchauffement climatique et la nécessité de protéger la terre des hommes. « Magnifica Humanitas » se situe exactement dans cette tradition. L’acuité et la pertinence de la pensée du Vatican sur les grands enjeux de notre temps semblent difficilement contestables.

Le message est sans appel : sur plus de 100 pages, le texte analyse les dangers que l’IA fait courir à l’humanité. Pour donner du poids à cette analyse, le pape avait invité à ses côtés, lors de la présentation officielle de l’encyclique, l’un des créateurs d’Anthropic, Christopher Olah, inventeur du modèle « Claude ». Ce milliardaire canadien, catholique fervent, s’est fait connaître pour son plaidoyer en faveur d’une IA « responsable ». Il est en conflit ouvert avec l’administration américaine sur la non-utilisation de ses systèmes à des fins militaires. Le pape lui a donné la parole juste après sa présentation, une première semble-t-il dans les protocoles vaticanesques.

L’encyclique dénonce d’abord un risque de retour à l’esclavagisme, pour les travailleurs qui exploitent les métaux rares, et le spectre d’une aggravation des inégalités planétaires, entre ceux qui maitriseront l’IA et les autres. L‘enjeu économique est également très présent : il n’est pas sûr en effet que cette quatrième révolution technologique créée de nouveaux emplois ; au contraire, c’est la disparition excessive du travail qui inquiète le pape. Le risque environnemental est également pris en compte, sur la base d’un nombre monstrueux de data centers et d’utilisation massive des ressources de la planète. Viennent ensuite les deux grands sujets au cœur de cette encyclique. Le risque politique d’une part, sous la forme d’une réflexion très profonde sur ce que devient sur la puissance à l’ère de de l’IA : collusion entre les Etats et les entreprises, distorsion de la vérité qui sape la base essentielle de la démocratie, révolution dans les risques de guerres, exploitation massive de l’humanité par les quelques puissances détentrices de l’IA, etc. Le risque spirituel contre l’Humain d’autre part : l’encyclique élabore longuement sur les dommages faits à l’intelligence humaine, la marchandisation des données, la décérébration des jeunes opérée par les algorithmes des réseaux sociaux, la négation de la dignité humaine dans la recherche d’un profit maximal, l’hubris coupable du transhumanisme qui défie la nature et la finitude de l’homme etc. A l’issue de ce long réquisitoire, Léon XIV avance deux propositions : imposer des contrôles politiques au développement de l’IA, par le biais notamment d’un nouveau multilatéralisme éloigné de l’obsession de puissance, et repenser l’éducation de la jeunesse en lui apprenant à « jeuner » de l’IA ».

Plaisanterie mise à part, on dirait du Thierry Breton dans le texte. Rien n’est plus proche en effet de la conception européenne de l’IA que cette encyclique papale : la nécessité d’un contrôle politique sur l’innovation de pointe, la protection du citoyen consommateur, le respect de la vie privée et de la liberté humaine, autant de valeurs qui nous unissent à ce pape qui n’a d’américain que son lieu de naissance.

L’encyclique propose également une analyse géopolitique tout simplement remarquable. Le texte indique d’emblée que « la révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits ». Il développe une pensée de la guerre à la fois traditionnelle au Vatican et très moderne. La notion de « guerre juste », au-delà de la stricte légitime défense, a déjà été réfutée par le pape François en 2020, dans son encyclique « Fratelli tutti ». Le pape Léon XIV confirme cet abandon d’un concept qui remontait à St Thomas d’Aquin. Mais il avance aussi une conception géopolitique que ne renierait pas les plus fins stratèges. A ses yeux, nous sommes en train de vivre « une guerre mondiale par morceaux », caractérisée par l’abaissement continu du seuil d’emploi de la force. A cet égard, il insiste sur l’urgence de « désarmer l’IA », notamment de lui enlever la capacité de désigner des cibles sans contrôle humain et de permettre la propagation des guerres hybrides où l’identité de l’agresseur, et donc sa responsabilité, disparaissent : « aucun algorithme ne peut rendre la guerre moralement acceptable ». Les effets psychologiques de l’IA sur les réseaux sociaux, dans la mesure où ils inculquent une culture de la violence, de la passivité et de la résignation, sont également dans le viseur du texte.

Adressée comme le veut la règle à tous les évêques du monde, cette encyclique est en réalité aussi révolutionnaire que l’IA elle-même. Contre le déni des valeurs et de la démocratie, contre la puissance de l’argent, les folies scientifiques, les soifs de pouvoir, le pape ne propose rien moins qu’un nouvel humanisme pour le XXI° siècle. Aux Etats-Unis, alors que 70% de citoyens se disent chrétiens, et que 21% se revendiquent catholiques, l’enjeu est majeur. Quelque temps avant la publication de ce texte, les plus grandes entreprises de la Tech, Meta, Google, Amazon, avaient d’ailleurs dépêché leurs ambassadeurs au Vatican pour tenter de plaider leur cause auprès de Léon XIV. Sans succès. Steeve Bannon, proche de Donald Trump, catholique convaincu, vient également d’envoyer une lettre ouverte à Donald Trump sur le thème « Humans first », et non plus seulement « America first » : la bataille idéologique du second mandat de Trump, entre les ultra-conservateurs et les seigneurs de la Tech, est bel et bien lancée. Mutatis mutandis, elle fait écho à la grande bataille idéologique et spirituelle que Léon XIV expose comme le choix existentiel de ce siècle : « ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble ». Point n’est besoin d’être très croyant pour y trouver morale à son goût.