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 Policy Paper
05/06/26

Guerre en Iran: Cent jours de guerre et soixante milliards d’euros dépensés

Cent jours après le début de la guerre en Iran, l’Union européenne (UE) fait face à une facture énergétique estimée à près de 62 milliards d’euros. Les Etats Membres ont d’ors et déjà adopté plus de 210 mesures d’urgence dans 23 pays (à l’exception de la Finlande, Malte, le Danemark et du Luxembourg), mobilisant environ 16 milliards d’euros de dépenses publiques. A cela s’ajoute une hausse de 46 milliards d’euros des importations d’énergies fossiles. Cette situation ne constitue plus seulement un choc économique et budgétaire conjoncturel ; elle illustre de manière structurelle la vulnérabilité persistante du continent à la volatilité des prix des énergies fossiles.

Le tracker est disponible en version ENG ici.

Dans ce contexte, et comme documenté dans les éditions précédentes de notre tracker, l’électrification reste largement absente des réponses nationales. A ce jour, seuls sept États Membres – la Croatie, l’Estonie, l’Espagne, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne et la Suède – ont adopté des mesures en ce sens. Les montants engagés atteignent environ 1 milliard d’euros, et jusqu’à 2,5 milliards d’euros en incluant les enveloppes encore estimées du paquet espagnol. Même selon cette estimation haute, l’électrification ne représente qu’environ 15% des dépenses nationales d’urgence, et moins de 5% de la facture totale. À l’inverse, près de 85% des ressources sont consacrées à des mesures de court terme visant à atténuer les effets de la crise, sans en traiter les causes. Autrement dit, sur 62 milliards d’euros engagés, à peine 2 milliards sont dirigés vers des investissements susceptibles de réduire durablement la dépendance aux énergies fossiles.

Ce déséquilibre ne tient pourtant pas à un manque d’orientations. Le 22 avril, la Commission européenne a publié sa communication AccelerateEU, qui définit trois critères pour des mesures de crise efficaces : être « rapides », « temporaires » et « ciblées ». Un quatrième critère – « calibrées », au sens de la préservation du signal-prix – peut être ajouté à la lumière des recommandations de la Banque centrale européenne. Or, la majorité des États membres s’écartent largement de ces principes : 21 des 23 pays étudiés ne satisfont au mieux que deux de ces quatre critères. Si les mesures adoptées sont, pour l’essentiel, bien rapides et temporaires, elles échouent en revanche à être véritablement ciblées et calibrées. Les réponses nationales reposent encore largement sur des baisses généralisées de taxes sur les carburants et des plafonnements de prix, qui bénéficient indistinctement à l’ensemble des consommateurs, indépendamment de leur niveau de vulnérabilité, tout en apportant un soutien limité aux ménages et aux secteurs les plus exposés.

Les États membres ne sont toutefois pas dénués de leviers. En supportant directement les coûts économiques et politiques du conflit, ils disposent d’une capacité d’influence sur l’agenda européen – qu’ils commencent à mobiliser. Leur avancée la plus tangible à ce jour réside dans l’obtention d’un élargissement de la clause dérogatoire nationale (National Escape Clause, NEC), initialement conçue pour les dépenses de défense, afin d’y inclure des mesures ciblées de résilience énergétique. Fait essentiel, ce champ élargi couvre désormais les soutiens aux ménages et aux entreprises visant à réduire la dépendance aux importations d’énergies fossiles et à accélérer l’électrification des usages finaux, sur une base temporaire. Son application rétroactive aux mesures adoptées depuis février 2026 ouvre en outre un espace budgétaire permettant de reconnaître les efforts nationaux déjà engagés, et revient de facto à récompenser les États membres les plus précoces (au nombre de sept).

Cela étant, le cadre temporaire d’aides d’État pour le Moyen-Orient (METSAF), qui vise à protéger les secteurs les plus exposés au choc pétrolier et gazier – notamment l’agriculture, la pêche, l’aquaculture, les transports terrestres et le transport maritime à courte distance – ainsi que l’extension de la NEC, aussi utiles soient-ils, demeurent des réponses conjoncturelles à un problème structurel. Or, l’instrument le plus à même de définir une trajectoire de sortie de cette dépendance – le plan d’action pour l’électrification de la Commission – a été reporté à plusieurs reprises, désormais au 22 juillet. Dans un contexte où la production d’électricité dans l’Union est déjà largement décarbonée (environ 70%), l’électrification doit être reconnue non seulement comme un levier climatique, mais aussi comme un impératif de sécurité et de résilience. Dans cette perspective, le Conseil européen des 18 et 19 juin doit constituer un moment charnière, en fournissant à la Commission un mandat politique clair pour présenter ce plan sans nouveau report, accompagné de mesures concrètes à court terme permettant d’accélérer son déploiement au cours des douze prochains mois.

Les États membres les mieux placés pour faire avancer cet agenda sont ceux qui ont su en établir la crédibilité au niveau domestique. Les Pays-Bas en offrent une illustration claire : près de 40% de leurs dépenses de réponse à la crise sont orientées vers des mesures structurelles – véhicules électriques, rénovation des bâtiments, programmes à destination des agriculteurs, pêcheurs et PME pour réduire leur dépendance aux énergies fossiles – traduisant un choix assumé de faire de la crise un levier d’accélération de la transition. Les 60% restants ciblent principalement les secteurs et les ménages les plus affectés. L’Espagne s’inscrit dans une dynamique comparable, en intégrant la mobilité électrique, l’autoconsommation solaire et les pompes à chaleur à son paquet de mesures, même si les dispositifs de soutien de court terme continuent d’en structurer l’essentiel.

La France se distingue pour une autre raison : elle est le seul État membre à satisfaire l’ensemble des quatre critères retenus dans notre analyse, ce qui lui confère une légitimité particulière pour porter un agenda ambitieux au Conseil européen. Son approche est également instructive. Confrontée à des contraintes budgétaires accrues (déficit public de 5,1% du PIB), la France a privilégié une stratégie d’électrification reposant moins sur la dépense publique que sur la mobilisation de l’investissement privé. L’accélération de son plan national d’électrification, ainsi que l’organisation récente d’un sommet présidentiel dédié, ont permis d’envoyer un signal politique suffisamment fort pour susciter des engagements significatifs du secteur privé – à hauteur d’environ 3 milliards d’euros annoncés. L’expérience française montre que si les contraintes budgétaires sont réelles, elles ne sauraient justifier l’inaction : il est possible de créer une dynamique de transformation structurelle sans recourir à des volumes massifs de dépenses publiques.

L’Union européenne supporte aujourd’hui le coût d’un conflit qu’elle n’a ni initié ni rejoint, tout en continuant à consacrer des milliards d’euros à compenser les effets de sa dépendance aux énergies fossiles. Cette trajectoire n’est pas soutenable. Si les États membres font face à des contraintes comparables, leurs réponses peuvent légitimement diverger – certains mobilisant la dépense publique, d’autres cherchant à attirer des capitaux privés. En revanche, l’inaction, sous quelque forme que ce soit, ne peut être justifiée.