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 Blog post
05/05/26

Où sont les souverainistes en Europe ?

Infolettre mai 2026

L’infolettre complète ici.

La question peut sembler provocatrice. Elle m’a été inspirée par l’issue récente des élections en Hongrie, qui ont marqué la fin d’une ère politique dominée par Viktor Orbán — un dirigeant qui n’a cessé de se revendiquer du souverainisme, tout en dénonçant l’Union européenne comme une puissance intrusive alors même que dans le même temps, le pouvoir hongrois n’a cessé d’entretenir des proximités assumées avec Vladimir Putin, ou plus récemment avec Donald Trump — dont le vice-président JD Vance s’est déplacé à Budapest pour soutenir un Viktor Orbán alors en difficulté.

Au-delà de la Hongrie, une telle posture « souverainiste » révèle une contradiction croissante alors qu’aucune nation européenne ne peut plus prétendre seule peser face aux Etats-continents, États-Unis ou la Chine ou même aux grandes puissances régionales. Refuser l’échelle européenne, c’est donc s’exposer à d’autres dépendances. Et celles-ci ne sont ni neutres, ni sans conséquences.

Peut-on encore se dire souverainiste lorsque l’on s’oppose au développement des énergies renouvelables, acceptant ainsi de rester dépendants d’importations d’hydrocarbures dont les prix sont fixés sur des marchés mondiaux instables, soumis aux tensions géopolitiques et aux stratégies spéculatives ? Cette dépendance énergétique, nous le savons, est aussi une dépendance économique et sociale : elle alimente l’inflation et fragilise directement le pouvoir d’achat des citoyens européens.

Plus largement, peut-on se dire souverainiste lorsque l’on freine les investissements dans la transition écologique au nom d’une compétitivité à court terme, tout en renforçant des dépendances structurelles dangereuses ?

Peut-on se dire souverainiste lorsque l’on refuse de soutenir l’Ukraine — ou pire, lorsque l’on relaie le narratif du Kremlin — alors même que l’issue de ce conflit constitue un tournant existentiel pour la sécurité du continent ?

Peut-on enfin se dire souverainiste lorsque l’on privilégie des alliances politiques implicites ou explicites avec des puissances extérieures, souvent agressives — qu’il s’agisse de Washington version Trump, de Moscou ou de Pékin — faute de vouloir construire une puissance européenne autonome et fondée sur la coopération et le multilatéralisme plutôt que la domination et la guerre ?

Ces contradictions ne sont pas théoriques. Elles sont au cœur des débats que nous portons à l’Institut Jacques Delors et ce mois-ci encore, nos travaux en témoignent. Ainsi, alors que Monique Pariat rappelle que « La politique européenne en matière de migration n’est pas assimilable à la politique menée par Donald Trump, Lukas Macek alerte « le référendum français sur les adhésions à l’UE : une bombe à retardement à désamorcer ». Le décryptage de Clotilde Warin sur la Hongrie, « La Hongrie, laboratoire de l’illibéralisme et défi pour l’Union européenne », rappelle combien ce pays est devenu un laboratoire de l’illibéralisme, mais aussi un défi pour l’Union. Joachim Bitterlich questionne : « Hongrie : Tout est bien qui finit bien ? » alors que Nicole Gnesotto identifie les leçons que nous devons tirer de cette « révolution hongroise » . Guillaume Duval, quant à lui, s’interroge sur les leçons que nous devons tirer d’une autre crise : « Guerre contre l’Iran : trois leçons pour l’Europe ».

Les réflexions de Bertrand de Cordoue sur l’industrie européenne de défense, « Pourquoi consolider l’industrie européenne de défense ? », soulignent l’urgence de consolider nos capacités communes. L’infographie de ce mois résume également les politiques et initiatives de l’UE en matière de défense commune.

Les publications consacrées à la guerre en Iran interrogent, elles aussi, notre dépendance énergétique et la nécessité d’accélérer la transition. « Guerre en Iran : l’électrochoc tant attendu pour la transition énergétique européenne? » se demandent Alice Moscovici et Phuc-Vinh Nguyen. Ils lancent pour répondre à cette question un tracker des réponses politiques des Etats européens à cette crise iranienne.

De même, les travaux sur le budget européen ou sur le marché unique — comme le rapport One Europe, One Market — montrent que la puissance économique européenne reste notre principal levier d’action dans un monde fragmenté. Dans leur rapport présenté à la Commission BUDG du Parlement européen, « EU Support for Natural Disasters : Assessing the adequacy of the post-2027 MFF proposals », Eulalia Rubio et ses collègues proposent des pistes pour améliorer l’efficacité, la coordination et l’impact des outils de gestion des risques. Notre collègue de Berlin, Thu Nguyen plaide quant à elle pour renforcer la conditionnalité sur le respect des règles de droit dans le prochain budget européen afin de la rendre réellement dissuasive face aux dérives illibérales.

De fait, la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Le contexte actuel nous impose de dépasser une forme d’illusion nationale pour construire une puissance partagée, une souveraineté européenne « ouverte et assumée » qui ne repose ni sur le repli ni sur la naïveté, mais sur la capacité à choisir nos interdépendances et à agir collectivement. Le véritable clivage oppose deux visions de la souveraineté : une souveraineté illusoire, fondée sur le repli national mais qui, en pratique, conduit à la dépendance ou une souveraineté partagée, qui accepte la mise en commun pour mieux retrouver une capacité d’action réelle.

L’histoire européenne en offre déjà des preuves. L’euro, souvent critiqué, a permis de protéger les États membres contre les crises financières et la spéculation et se révèle être aujourd’hui l’une des constructions européennes parmi les plus populaires. À l’inverse, notre retard dans le numérique illustre ce que coûte l’absence de stratégie commune : une dépendance massive vis-à-vis des géants américains et chinois.

La conclusion s’impose d’elle-même. Dans un monde de rivalités accrues, de chocs géopolitiques et de transitions profondes, le véritable souverainisme consiste aujourd’hui à investir dans des projets communs. Défense, énergie, technologies, climat, démocratie. La souveraineté européenne est devenue la condition de notre autonomie collective — et, en retour, de la souveraineté de chaque citoyen.