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C’est maintenant ou jamais
Dans une tribune au Handelsblatt, l’ancien premier ministre italien et président de l'Institut Jacques Delors, Enrico Letta, explique pourquoi il voit Merkel et Macron comme les premiers responsables obligés d’une Europe nouvelle.
|   20/06/2018             |   Enrico Letta             |   Non classé

Nous avons encore une chance de résoudre les problèmes actuels en Europe. Par leur rencontre à Berlin, Merkel et Macron peuvent donner l’impulsion nécessaire, ainsi qu’à l’occasion du sommet européen à la fin du mois de juin, pour que cette pénible législature se termine bien avant les élections de l’an prochain. (…) Deux ans semblent aujourd’hui une éternité, et qui sait quelle Europe nous attend en 2020. J’ai dit deux ans car 2019 sera l’année du grand tremblement de terre européen. Tout va changer, tout à la fois et avec une intensité qu’on n’a jamais connue auparavant. Pour la première fois, tous les postes-clés à la tête des institutions européennes seront simultanément renouvelés, de la Commission à la Banque centrale européenne, du Conseil au Parlement européen.

Cela ne s’est jamais produit auparavant, la nomination à la BCE se déroulant toujours à une autre date. En outre, nous aurons au moins quatre nouveaux dirigeants, Juncker n’étant plus candidat et le mandat des autres dirigeants arrivant à expiration. Ces changements simultanés ne sont pas une bonne nouvelle. Il y a le risque que la BCE soit mise dans la chaudière à vapeur politique, dans le marchandage des nationalités et des affiliations politiques. C’est pourquoi, la première mission du sommet à Berlin est que chaque côté comprenne que la procédure d’élection du successeur de Draghi doit être indépendante de la bousculade de l’attribution des autres postes.

Un deuxième motif, qui fera peut-être de l’année 2019 une année explosive, est ce possible tremblement de terre qui va happer le Parlement européen. Vingt-cinq ans après les premières élections directes et avec le pouvoir avec lequel l’a équipé Maastricht, le Parlement présente un changement radical en comparaison aux précédentes législatures, qui étaient caractérisées par une grande continuité. Qu’est-ce qui se distinguait ?

Le Parlement européen a fonctionné tous les ans à l’allemande, avec une grande coalition entre les deux forces politiques majeures PPE et S&D, qui ont été construites par les deux partis politiques historiques CDU et SPD. Tous les présidents, de la Commission, du Parlement et du Conseil, venaient de cette grande coalition.

Cet équilibre va être rompu par les prochaines élections européennes. Chaque signe d’un tournant est à prévoir : l’arrivée et l’enracinement des nouveaux partis, qui sont contre « le système », ensuite le rôle que va jouer le parti d’Emmanuel Macron et les répercussions du Brexit. Cela va sûrement produire plus de fragmentations et donner de plus grandes difficultés pour trouver dans le futur des conscensus.

Quand, en 2020, nous regarderons en arrière, notre époque sera à déplorer, car on aurait pu faire un pas politique avec un peu de courage et les problèmes auraient pu être étouffés. C’est donc maintenant qu’il faut planifier avec clairvoyance.

Si on ne prépare aucune réforme de l’Europe, je ne vois pas comment on peut faire sur une période de deux ans de performantes évolutions dans une situation à la fois complexe et fragmentée. Si un fonds monétaire n’est pas construit maintenant, alors qu’il pourrait intervenir dans cette de crise interne de l’Europe, quelles forces politiques pourront l’ériger en deux ans ? Si l’union économique et monétaire n’est pas renforcée maintenant, il n’y a pas énormément d’espoir que cela évolue avec le temps.

Si maintenant, alors que Trump a détruit le G7 et miné l’Alliance atlantique, la politique de défense et de sécurité commune ne démarre pas, elle ne sera jamais fiable, la raison pour la conduire n’apparaissant jamais suffisante. Si aucune mesure efficace n’est trouvée à l’unisson pour mettre un terme à la crise des migrants, il est douteux que l’Europe parvienne à résister ou même à exister encore dans les années à venir. Le sommet franco-allemand de Berlin nous semble un moment décisif, une occasion à utiliser. Après il sera trop tard, je le crains. Le changement politique de 2019, quel qu’en soit la direction, aura des répercussions sur le fonctionnement des institutions européennes pour des années à venir.

Enrico Letta
Tribune parue dans le Handelsblatt le 19 juin 2018