Quel rêve européen ?
Infolettre juin 2026

L’infolettre complète ici.
Au moment d’écrire ce dernier éditorial en tant que directrice de l’Institut Jacques Delors, et alors que beaucoup d’entre nous se prépare pour une pause estivale bien mérité, je me surprends à revenir sur ces trois années passées à la tête de l’Institut, à observer l’Europe depuis cette place à la fois privilégiée et exigeante. Il n’a pas toujours été aisé de déterminer si les Européens s’étaient enfin mis en mouvement ou si nous demeurions immobiles – la métaphore du lapin ébloui revenant souvent dans les analyses des experts comme dans les discours politiques. La réponse mérite pourtant d’être plus nuancée que ne le suggère le débat public. Car l’Europe a agi. Peut-être trop lentement, sans doute imparfaitement, parfois dans la douleur, mais elle a agi. Face à la pandémie, elle a accepté l’idée d’un endettement commun et lancé NextGenerationEU, dont la Facilité pour la reprise et la résilience a représenté un effort inédit et accompagné une reprise particulièrement vigoureuse dans plusieurs pays du sud de l’Europe. Face au retour de la guerre de haute intensité sur le continent, elle est restée unie dans son soutien à l’Ukraine. Face aux dépendances énergétiques, industrielles, numériques et financières, elle a commencé à se doter d’instruments nouveaux. Le marché unique, souvent perçu comme un acquis ancien, revient au centre de la stratégie européenne. Il représente aujourd’hui 450 millions de consommateurs et 18 000 milliards d’euros de PIB, mais il reste fragmenté dans des secteurs essentiels, au moment même où la taille conditionne la puissance. C’est tout le sens de l’agenda « One Europe, One Market » : aller au-delà des quatre libertés historiques pour construire une Union de l’épargne et de l’investissement, une Union de l’énergie, une Union de connectivité numérique, et faire de la recherche, de l’innovation, des données, des compétences et des talents une véritable cinquième liberté européenne. La même logique traverse la politique industrielle. Avec l’Industrial Accelerator Act, la Commission propose pour la première fois des exigences européennes de contenu local et de production bas carbone dans les marchés publics et les dispositifs de soutien nationaux. Bien conçu, cet instrument pourrait créer une demande européenne pour des produits propres fabriqués en Europe, sans déclencher une course aux subventions nationales. Mais il illustre aussi nos fragilités : si les règles restent trop étroites ou trop dérogatoires, elles risquent de devenir un « changement de paradigme » sur le papier et un tigre de papier dans la réalité. L’Europe agit aussi dans le numérique, où la révolution de l’intelligence artificielle pose une question profondément politique : qui garde le contrôle ? Notre étude avec le CRiP le dit clairement : maintenir l’humain dans la boucle ne signifie pas freiner l’innovation, mais construire les conditions techniques, réglementaires, éducatives et géopolitiques d’une IA au service des choix humains plutôt qu’un substitut à la délibération démocratique. Cette exigence rejoint une préoccupation plus large, rappelée par Nicole Gnesotto à propos de l’encyclique Magnifica Humanitas : l’IA n’est pas seulement une technologie ; elle interroge la démocratie, les valeurs, la dignité et l’intégrité humaines. L’Europe agit enfin dans le domaine de la sécurité et de la défense. Les débats sur la dissuasion nucléaire élargie montrent que la défense européenne doit appréhender tous les sujets même les plus sensibles. Elle engage aussi des chaînes industrielles, des dépendances technologiques, des capacités de renseignement, de communication, de ravitaillement, de patrouille maritime, de frappe dans la profondeur. Mais l’action européenne ne peut pas se réduire à celle de ses intérêts. C’est peut-être aussi l’un des enseignements les plus importants de ces dernières années. Le réveil géopolitique de l’Europe ne doit pas signifier l’abandon de ses valeurs. Comme le rappelle Thierry Chopin, il serait dangereux d’opposer le langage des intérêts et de la puissance à celui des principes : solidarité, démocratie, État de droit, protection des minorités, dignité humaine ne sont pas des ornements moraux, mais la raison même pour laquelle l’Europe peut faire société. C’est aussi pourquoi la compétitivité ne peut pas devenir un récit étroit. Investir dans le capital humain, dans les compétences, dans l’éducation, dans la formation tout au long de la vie, ce n’est pas seulement répondre aux besoins des entreprises ou rivaliser avec les États-Unis et la Chine. C’est donner aux Européens les moyens de ne pas subir les transitions. Cet enjeu est reconnu mais avec une tension persistante : les compétences restent trop souvent subordonnées à un agenda de compétitivité, alors qu’elles devraient être traitées comme un investissement stratégique à part entière. Le risque est politique autant qu’économique : lorsque les transitions sont vécues comme des dépossessions, le sentiment d’abandon nourrit la défiance et les votes de rupture. Cette question sociale sera centrale dans le prochain cadre financier pluriannuel. La proposition 2028-2034 reconfigure profondément le budget européen en consolidant plusieurs instruments dans de grandes enveloppes, notamment les Plans de partenariat nationaux et régionaux et le Fonds européen de compétitivité. Mais cette simplification comporte un risque : rendre moins visibles, moins protégées, voire moins financées, les priorités sociales et d’emploi. L’étude réalisée pour le Parlement européen souligne que, malgré un plancher de 14 % dédié aux objectifs sociaux, les dépenses sociales pourraient diminuer relativement et même en valeur absolue, selon les choix des États membres. Il y a pourtant des signes d’espoir. Les jeunes Européens sont plus favorables que leurs aînés à un budget européen renforcé, et ils placent l’éducation, la formation, la jeunesse, le climat, la santé, l’emploi et le logement parmi leurs priorités. Erasmus+, le Corps européen de solidarité, DiscoverEU ou les dispositifs de soutien à l’emploi des jeunes ne sont pas des politiques secondaires puisqu’elles permettent aux jeunes de vivre l’Europe avant même de la théoriser, de la ressentir avant même de la défendre. L’élargissement nous rappelle la même exigence démocratique. Le mouvement Flamingo en Albanie, né d’une contestation contre un projet d’investissement opaque sur une côte protégée, exprime bien plus qu’un conflit local : il dit l’aspiration à la transparence, à l’État de droit, à la protection du patrimoine naturel, à un nouveau contrat politique. Même la mer, longtemps considérée comme un espace de circulation ou de ressources, est devenue un révélateur de cette nouvelle grammaire européenne. L’Union dépend de la mer pour 75 % de son commerce extérieur et 99 % des flux mondiaux de données, tandis que les infrastructures maritimes sont exposées aux menaces hybrides, à la militarisation des bassins et aux flottes fantômes. Là encore, la réponse ne peut pas être seulement sécuritaire : l’Ocean Act à venir doit permettre de faire de l’intégrité écologique un pilier de la résilience géopolitique et de l’autonomie stratégique. Reste alors la question centrale : pourquoi, malgré toutes ces initiatives, l’enthousiasme européen demeure-t-il si fragile ? Pourquoi le soutien à l’Union progresse-t-il souvent sur le mode de la nécessité – « nous n’avons pas le choix » – plutôt que sur celui de l’adhésion ? Pourquoi la fragmentation politique, la polarisation, la tentation du repli sur soi gagnent-elles du terrain au moment même où l’Europe démontre qu’elle peut agir ? Peut-être parce nous savons à présent ce contre quoi nous devons nous protéger : la guerre, les dépendances, les ingérences, les chocs énergétiques, le décrochage industriel, la désinformation, le changement climatique. Nous savons aussi quels instruments mobiliser : budget, marché unique, politique industrielle, régulation, défense, investissement, formation. Mais savons-nous encore dire simplement ce que nous voulons construire ? Quelle Europe voulons-nous habiter dans dix ou vingt ans ? Une Europe seulement plus résiliente ? Plus souveraine ? Plus compétitive ? Plus verte ? Plus sociale ? Plus démocratique ? Tout cela à la fois, bien sûr. Mais encore faut-il articuler ces objectifs dans un récit cohérent, hiérarchiser les priorités, assumer les choix, inscrire l’action dans la durée… Construire un rêve européen peut-être. Là où le rêve américain s’obscurcit, l’intégration européenne fédère de plus en plus en Europe et ailleurs. Bien sûr, plus facile à dire qu’à faire quand à vingt-sept démocraties, dans un contexte de polarisation politique et de contraintes budgétaires, il est plus facile de réagir aux crises que de dessiner collectivement un horizon. Et pourtant, c’est exactement ce dont nous avons besoin : passer de l’Europe qui réagit à l’Europe qui choisit. |
