Policy Paper 235
 

« Démocratie illibérale » ou « autoritarisme majoritaire » ? Contribution à l’analyse des populismes en Europe

|   19/02/2019             |   Thierry Chopin             |   Démocratie et citoyenneté
Policy Paper

Depuis plusieurs années, la démocratie libérale est fortement mise en cause en Europe sous la pression des forces politiques national-populistes qui revendiquent la qualification de « démocratie illibérale » comme c’est le cas actuellement en Hongrie avec le régime mis en place par Viktor Orbán. L’un des problèmes fondamentaux de la situation politique actuelle en Europe est que la montée des populismes s’accompagne d’une dissociation des deux composantes de la démocratie constitutionnelle et libérale au fondement de nos démocraties depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans cette perspective, il est indispensable de revenir sur les liens qui unissent démocratie et libéralisme politique.

Le régime politique démocratique repose certes sur la combinaison de la souveraineté du peuple et du principe majoritaire selon lequel les choix politiques opérés par les citoyens sont le résultat de décisions prises par la majorité. Néanmoins, les institutions dotées d’une légitimité démocratique directe ou indirecte ne sauraient avoir le monopole du bien public. En effet, la soumission à la sanction électorale peut conduire gouvernements et parlementaires à adopter des décisions de court terme, contraires à l’intérêt général. C’est le principe de base du constitutionnalisme libéral au fondement de nos démocraties depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : des institutions indépendantes doivent servir de garde-fou contre les excès d’un gouvernement même démocratiquement élu afin de protéger la minorité contre les risques de « tyrannie de la majorité ».

Les conséquences de la globalisation ou l’impact de la crise migratoire peuvent conduire des « majorités » se sentant menacées sur le plan socio-économique ou/et culturel à vouloir consolider leur pouvoir au prix de l’exclusion des minorités et de leurs droits. La peur de se retrouver en minorité (cf. les peurs du « grand remplacement ») peut conduire un groupe à vouloir s’assurer de la majorité en restreignant autant que possible le « peuple » à leur groupe. En outre, les élections ne sont plus utilisées dans certains pays pour changer de gouvernement mais pour changer de régime et favoriser l’évolution vers des régimes plus autoritaires. In fine, la logique des démocraties illibérales revient à donner un pouvoir sans borne à la « majorité », pourtant de plus en plus difficile à définir, incarnée par un leader charismatique prétendant détenir le monopole de la volonté générale du « peuple » pourtant si difficile à identifier.

Amputée de son principe de limitation et de modération du pouvoir, la démocratie illibérale est en réalité un écran de fumée masquant l’évolution vers un « autoritarisme majoritaire », dont les caractéristiques sont de plus en plus claires : volonté de la part des dirigeants autoritaires de se soustraire à la remise en cause de leur pouvoir ; contrôle étroit de la vie politique en réduisant l’incertitude de la compétition électorale ; affaiblissement des contre-pouvoirs afin de mieux contrôler l’appareil d’État ; intervention dans les médias ; réduction des libertés universitaires. Le national-populisme illibéral est en réalité un autoritarisme qui se caractérise fondamentalement par un « anti-pluralisme ». En effet, la critique populiste des élites s’accompagne systématiquement de la prétention à détenir le monopole de l’expression de la volonté du « vrai » peuple ; or, la liberté des citoyens consiste à ne pas être pris en otage avant qu’ils se soit exprimés et la démocratie suppose le pluralisme au cœur du libéralisme politique.